1. Sommes-nous responsables ?

La question n’est pas apparue naturellement, ni même spontanément. Il a fallu un éclaircissement un peu cru pour qu’elle se formule à son corps défendant.

S’il fallait redonner le contexte, l’on pourrait dire que la scène se déroule dans une rue piétonne d’un centre historique d’une ville touristique, de nos jours, devant un marchand ambulant de quelques spécialités culinaires méditerranéennes, dans la file de personnes plutôt jeunes qui attendent leur tour pour passer leurs commandes qui d’un chawarma, qui d’un falafel, qui d’un pita poulet ou autre.

Patienter au milieu de cette jeunesse sans que l’on puisse distinguer nettement les trentenaires des quadras, reconnaissant tout juste la juvénilité des X, ?, euh ou Y ? W ? mettait encore plus en lumière les quelques sexas qui s’y aventuraient.

Ce soir-là, une femme, cheveux gris-blancs, cela lui allait bien, arrive seule et passe devant deux jeunes gens qui lui font remarquer avec courtoisie qu’ils étaient avant elle ; au cours de la conversation qu’ils vont bientôt entamer elle apprendra qu’ils ont respectivement 23 et 21 ans – alors qu’elle leur donnait 25 ans au minimum – l’un travaille déjà, dans le marketing, pas très original commentera-t-elle, et l’autre fait une école de prépa, pas très original non plus quand on ne sait pas quoi faire commentera-t-elle également, mais nous n’en sommes pas encore là.

Leur politesse excessive lui paraît légèrement déplacée, elle n’est pas si vieille après tout, mais peut-être ne voient-ils en elle qu’une mère, voire une grand-mère, une féminité bien réduite, elle s’imagine tout cela dans sa tête tout en supposant aussi qu’elle a juste affaire à deux hommes corrects et jeunes, bien de leur personne, ce qui n’est ni paradoxal ni antinomique. Il s’avère qu’elle est la seule sexa dans la file, jeune sexa mais sexagénaire quand même. La conversation s’engage, c’est elle qui la lance, questions d’usage – jamais ils n’échangeront leurs prénoms – et pas une seule fois ils lui demanderont ce qu’elle fait, oui certes elle sent la fin de carrière mais elle est toujours opérationnelle, affreux mot qu’elle adore contre-employer tant il la rebute – à son grand dam, il faut bien l’avouer, car elle en a marre mais elle doit encore poursuivre un petit bout de temps son parcours professionnel qui tient sur quatre pages alors que le leur tient sur une demi-page, jusqu’ici rien d’illogique.

Lui vient l’idée saugrenue de savoir si c’est pas trop dur pour eux…

Quoi ?

Bah la vie, le travail, il vous faut de l’expérience avant même d’avoir commencé, la sexualité sous plastique, la conso à outrance, la mauvaise dope, l’anonymat des réseaux sociaux, la parole dévoyée, le climat déglingué, la nature assassinée, la misère orchestrée…

Ils la dévisagent avec une douceur contrainte et lui demandent si, par hasard, elle fait partie de ces gens qui pensent que c’était mieux avant ? Ils semblent ouverts au dialogue. Elle leur assure qu’elle ne le disait pas en ce sens, son époque est aussi celle de maintenant, mais les temps actuels, pour les jeunes gens, lui paraissent plus difficiles, plus oppressifs, plus asphyxiants, plus quelque chose d’un peu nocif qu’elle n’arrive pas à définir n’étant pas toute jeune quoi qu’elle en dise, quoi qu’elle en pense et ne le vivant pas directement.

Assurément les périodes sont différentes, mais les MB ou PB – c’est-à-dire interrogea-t-elle ? Les Mamy ou Papy boomeures car vous n’êtes plus baby depuis belle lurette, ce qui n’est pas faux consentit-elle du bout des lèvres tout en précisant que dans son cas elle restait baby vu qu’elle n’était pas grand-mère, bref – ont-ils vraiment profité de la vie ? Il y a eu une embellie économique, les Trente Glorieuses, qui les a rendus plus privilégiés par rapport à leurs parents, mais vis-à-vis de vos enfants qu’en est-il ? Qu’avez-vous de mieux que nous ? En fait, vous vivez moins bien que nos générations… et ce n’était pas plus facile avant, d’autant moins pour les femmes, le pourcentage des femmes travaillant était beaucoup plus faible et la pollution faisait déjà des ravages, cette problématique n’intéressait juste pas le plus grand nombre, vos filles ont une meilleure situation comparativement à vous, même s’il y a encore beaucoup à faire, mais vous n’avez pas l’apanage de la belle vie et nous celui de la vie merdique, vous vous êtes retrouvés pris dans les filets de politiques monétaires dont le résultat a entraîné des hausses partout, l’immobilier étant la plus spectaculaire.

Elle n’avait jamais envisagé, ni même imaginé être responsable de la situation actuelle.

Pas que vous bien sûr, la consolent-ils, mais vous y avez sacrément participé au bordel ambiant et regardez comment vous vivez, vous comprendrez en partie la nature de notre enfer, comme vous le prétendez.

Mais il y a eu la révolution sexuelle et Janis Joplin et…

Ils l’interrompent car ça fait pas toute une vie, ça n’en est qu’un aspect. Elle réfléchit, la vie lui paraissait jusqu’alors cool… La raison de ces deux-là lui brise un peu le mirage.

Leurs yeux riaient, sa moue circonspecte les amusait ;  que savait-elle de leur jeunesse ? elle voyait deux jeunes hommes, dans la pleine force de l’âge, sans l’ombre d’une hésitation quant à la direction qu’ils devaient prendre, sans prétention par ailleurs, à l’aise avec une inconnue, des gens bien elle aurait pu dire autrement.

Espérait-elle réellement être la seule détentrice de l’esprit de la jeunesse ? Mazette, le temps avait passé plus vite que prévu et elle constatait qu’elle ne les comprenait pas mieux qu’on ne l’avait comprise ; elle et ses cogénérationnaires seraient responsables, en partie, de la situation actuelle ?! Oui, le présent se tisse de passé et de futur… Leur hypothèse tient debout même si elle n’a pas envie de l’entendre ;

Le plus élancé, celui qui se réveille tôt pour aller bosser, ajoute que l’illusion de l’ascenseur social a marché, presque, à plein pot pour votre génération. À elle toute seule, elle est dépositaire de tous les babyboomeures de 1946 à 1964, de la même manière qu’elle les a abordés en les agglomérant aux générations nées après le choc pétrolier de 1973-1974 comme s’ils étaient responsables de la suite à venir et des dérives constatées.

Le plus trapu, celui qui se couche tard pour étudier, reprend que si vous y regardez de plus près, c’est la même proportion sociale qui fréquente le pouvoir, ça s’est pas plus démocratisé, maintenant juste nous vivons mieux, en meilleure santé, et ce n’est peut-être pas la peine d’élever les générations les unes contre les autres, et si vous voulez passer avant nous, allez-y nous ne sommes pas pressés.

Elle préfère conserver sa place en se gardant le mot de la fin, après tout chacun et chacune fait évoluer l’Histoire, et personne ne possède la vérité en définitive

12 commentaires sur « 1. Sommes-nous responsables ? »

  1. Bonalors Bonjour, Je commence par la Fin, Hein! Enfi! Qui se trouve àêtre le début, le commencement, un jeune blog s’il en est (Juin 2020). C’est émouvant un-e jeune enfant-e de cette Nature là, épistolaire épitoussa! J’ai découvert àla présentation du blog la référence à la sexagénie dont je suis membre actif (sic) à mon corps (âme étouletruk) défendant, Crouik, crââc, etc.
    En inventant le mot sexagénie je découvre qu’il existe réellement et qu’il existe même un guide, Ouè! Super! Ce doit être un coup de la Schiappa ou de la Pénicaud, du Hollande, de la Royal, peut-être des quatre!

    Bon, je reviendrai, en rebonds, si rebonds il y a!

    Aimé par 1 personne

      1. L’intitulé même de votre blog à engendré une Onde de choc en moi, une sorte de deprime très éthérée à propos de l’âge de ma structure interne dont les effets ne se manifestent qu’en termes de raideurs et de douleurs, Argh! C’est très concret et cela a en effet une incidence tangible sur le montant de la contribution à la moutouelle…. Argh!(bis)
        Cela dit au vu de ce que j’ai vécu et traversé, et en reprenant l’idée de cet article, je tuerai bien mes parents mais c’est un peu comme pour l’avortement me concernant, il est bien trop tard. Je n’ai pas un naturel qui porte à la culpabilité, mais aux sens des responsabilités, ça oui, et ces propos jeunes sont bien gentils, mais pour les fréquenter et les avoir fréquentés toute la vie et avoir agi avec Éric, comment dire…..🌿😱🌿🤗🌿🙃🌿🤗🌿😱🌿
        Cela dit j’ai déposé les directives anticipés le concernant et j’attends le décret pour l’IVV…

        Aimé par 1 personne

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