6. Carpe diem

Il y a différentes manières d’interpréter, voire d’appliquer, surtout de vivre, cette locution latine avec laquelle Rosalia s’est gargarisé la gorge, du jour où elle l’a entendue. Cette belle femme avec une prestance hypnotique dans ses vêtements chinés a une bonne opinion d’elle-même, qu’elle a acquis avec le temps. Mais ne revenons pas sur le passé. Ce n’est pas son genre.

À ce jour, elle affiche une assurance que lui envient homme comme femme, jeune comme moins jeune. Rosalia donne envie de mûrir, de prendre de l’âge, de vieillir, tant elle s’est embellie avec ce temps qui nous tourne la tête. Comme un secret mal gardé, elle défie Ronsard et consorts. Personne ne célébrait Rosalia quand elle était belle, sous-entendu jeune… elle aime suspendre sa respiration et lâcher un petit rire compatissant avant de reprendre… mais jeune, elle avait un visage ingrat, un corps empoté. Sa floraison est apparue sur le tard, le très tard, une revanche de la vie en quelque sorte aime-t-elle ajouter, et contrairement à ce que chantait Juliette Gréco, cela dure justement !

Oui, elle agace aussi avec ce Je qui inaugure toutes ses phrases, mais de qui d’autre  parlerait-elle? Qui est-elle pour se permettre de parler des autres, qui plus est en leur absence ?

Elle préfère abuser de ce Je, au risque d’être taxée d’égoïste, — Et pourquoi pas ?!, car le — Je en vaut la chandelle, oui le jeu de mots est facile mais si vrai.

La bande de célibataires endurcis qui troublait le voisinage et qu’elle croisait tous les matins depuis quelque temps, à des horaires variables, avait succombé à la puissance du parfum dans son sillage. Ils l’avaient surnommée CarpeDiem.

Elle se levait quand ils n’étaient pas encore couchés. Tôt généralement.

— Mais que savez-vous de ce Carpe diem ? leur avait-elle lancé.

Leurs liens s’étaient tissés d’un « bonjour » à « venez boire au moins un café avec nous, un jour » puis « ah vous habitez là, mais nous sommes voisins alors ?! » pour enchaîner sur « vous êtes les affreux qui effraient les mamies et papys qui veulent dormir tôt » avec ces réponses « oui enfin ils ont votre âge sans vouloir vous offenser » ; « et vous celui de leurs fils qui ont compris depuis belle-lurette que beugler sous les fenêtres n’est pas du meilleur effet. »

À leur âge, dans les mêmes conditions, elle aurait agi pareil. Qui peut résister à l’appel de la fête ?

— Profite du temps présent, lui répondit le beau ténébreux qui ne la lâchait pas du regard de plus en plus effrontément, de plus en plus ouvertement, de plus en plus tendrement.

Si jeune, si fort, si frais.

Pourtant malgré les amants, malgré les maris, celui-ci, malgré leurs âges, mais faut-il vraiment l’évoquer ? la séduisait avec un aplomb inattendu qui la déstabilisait. Ses emballements passionnés l’enchantaient, presque bien sûr, et Rosalia appréciait la simplicité de leurs échanges, leur entente, une évidence. Ils s’apprivoisaient patiemment, s’effleuraient sans se départir d’une réserve, le reste ne vous concerne pas, c’est leur vie privée.

En présence des autres, ils se chuchotaient à l’oreille des mots qui ne faisaient rire qu’eux. Les copains avinés ou frustrés se sentaient rejetés de ce duo intime et s’en éloignaient. Parfois ils insistaient.

Mais cette fois-ci, devant son refus obstiné de les suivre pour rester encore un moment avec Rosalia, ils lui demandèrent d’un air désemparé — Mais qu’est-ce qu’elle a de plus que nous ?  Il la contempla et rétorqua : — La grâce, et elle de renchérir — L’élégance,  l’insouciance, qui ne m’a jamais fait défaut depuis mon adolescence, la beauté. 

La situation l’amusait. Que s’imaginait-il ?

— Sais-tu ce qui se cache derrière ce Carpe diem ?

Dans le matin clair, il s’approcha d’elle, plus près encore, si bien que d’un geste appuyé elle lui intima de garder une certaine distance et lui répéta :

— Sais-tu ce qui se cache derrière ce Carpe diem ?

D’un mouvement vif, il lui releva une mèche qui retombait sur ses lèvres et se laissa apprendre que Carpe diem est suivi de quam minimum credula postero, qu’elle traduirait – une réminiscence des cours obligatoires de latin, à l’époque – par « Cueille le jour présent et sois la moins crédule possible pour le jour suivant ». S’ils se rapprochaient d’Horace (65 – 8 avant Jésus-Christ), de ses poèmes, dans le livre I des Odes, ils en apprendraient d’autres bien bonnes sur la manière d’appréhender la vie telle que l’auteur entendait l’expliquer à Leuconoé, comme si la belle ne pouvait pas avoir sa propre opinion, en sachant que Horace lui préconisait une forme d’ascèse.

Oui pas du tout ce que les siècles en ont conservé.

— J’ai plus d’un ami qui traduit ça par « profite du moment présent » comme je l’ai fait d’ailleurs, comme toi, avec le résultat que nous connaissons. Mes compatriotes et moi-même avons dressé ce Carpe diem en étendard d’une vie accomplie. Nous avons surtout contribué à garnir le rayon Développement personnel, entre autres, pour un résultat médiocre et salement mercantile. On aurait mieux fait de s’en tenir au latin, et au grec ancien, parfois, sur ce coup-là, pour éviter quelques grossiers, voire désastreux, contre-sens.

Mais passons. Rosalia n’est pas venue pour polémiquer.

Elle en reste pour le moment à sa traduction avec quelques variantes qu’elle ne dira pas présentement, une tendance trop déprimante, comme « cueille le jour, sans croire au lendemain ». Quel manque de perspective !

Carpe diem, le temps s’enfuit, eh oui, le temps s’enfuit droit devant nous, il ne sait faire que cela même, — J’aimais bien dire cette phrase, oh il y a vingt ans, environ. —Vingt ans ? — Oui vingt ans ou peut-être quarante, je ne sais plus très bien, et quelle importance ?!

Ils se turent.

Dans le silence s’éleva le chant d’une mésange bleue saluant l’aube éclairante.

— Enlace-moi.

Concha Buikahttps://www.youtube.com/watch?v=Y-nu6gohs6Q

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