11. Dan & Pim

On est arrivés par l’Est, avec l’intention de descendre jusqu’en Lozère puis de remonter par l’Ouest. On allait être sur les routes pendant encore trois bons mois. Et je préférais pas que Pim me lâche maintenant. Ses espèces de caprices revenaient de plus en plus régulièrement. On comptait sur elle, pas que moi, des dizaines, des centaines d’autres l’attendaient. Elle se disait fatiguée. Allez Pim encore un effort. La variété est immortelle !

— Ouais bah pas moi, elle beuglait ce matin.

— Allez Pim fais pas ta mauvaise tête, lève-toi, habille-toi, fais encore rêver avec tes robes de soirée et ton subtil mouvement de rein.

— Tour de rein surtout en ce moment.

Je savais pas ce qu’elle avait ce matin, ça ne lui ressemblait pas, pas à ce point, elle était tendue, irascible comme jamais. Je me suis précipité auprès d’elle avec l’ordinateur pour lui montrer les mots d’encouragements de Francis, Murielle, Yvon, Thierry, Angélique, Eddy, Pascale, Yann, Alain, France… : Bisous, T’es belle avec cette robe, Continuez à nous apporter du bonheur, Vous enflammez nos cœurs et nos jambes, Encore bravo ! J’ai vu que vous veniez au camping encore cette année et j’y serai aussi, Merci, Merci…

Elle a détourné le regard.

— Et là, regarde chérie.

— Ouais ya encore écrit merci, je sais lire Dan.

Elle a repoussé l’ordinateur en s’exclamant :

— Laisse-moi respirer.

— Faut que tu te prépares ma beauté, on a de la route.

— J’irai pas, j’en peux plus.

Pim refusait juste de se rendre à la soirée d’anniversaire des 65 ans d’une personne qui nous avait été chaudement recommandée. L’extra couvrirait bien largement les frais à venir. Ça sentait la bonne saison.

Ce que je craignais se rapprochait salement. Pim allait encore faire une crise, voilà qu’elle allait en remettre une couche. Mais, en plus, cette fois-ci, elle ne voulait plus sortir ni du lit ni de la chambre d’hôtel.

Elle me fatigue, parfois elle me fatigue vraiment, beaucoup, je la laisse dire, si ça peut lui faire du bien, mais ces derniers temps elle s’échauffait, de trop, et ce matin ça avait l’air très mal parti.

— Mais qu’est-ce qui m’a pris de te suivre ? Tout ça pour une soirée trop arrosée en discothèque… Tu faisais rien, Dan, t’entends, t’étais rien avant de me rencontrer. Moi j’avais le chant, ma passion, j’étais même allée en télé… Et si ta voix suave ne m’avait pas envoûtée, qui sait où je serais à l’heure actuelle ?

Elle en remettait une sacrée couche même. Je m’activais autour d’elle, pour donner le change, pour faire les valises et pour lui rappeler qu’on devait avoir déguerpi avant midi si on ne voulait pas régler une nuitée supplémentaire. Mes avertissements ne l’influençaient pas. Elle restait sur sa lancée, comme un missile impossible à dévier de sa cible. En l’occurrence moi ! Plus j’insistais sur les temps qui ne se prêtaient pas à s’embarquer dans de faux frais, plus elle en remettait une couche sur sa vie qui ne ressemblait plus à grand-chose à bien l’écouter. Même si hier soir encore, elle riait aux éclats en remerciant avec émotion une salle de près de 800 personnes venues nous écouter. Quand même ! De plus, n’avais-je pas pu m’empêcher de rajouter, il y avait la soirée d’anniversaire qu’il fallait honorer, impossible de planter ces gens au dernier moment.

Pim m’a répété d’une voix plus calme, et c’est ce qui aurait dû m’alerter :

— Tu comprends pas Dan, c’est plus possible, j’en peux plus des reprises, ya plus que toi qui es ravi de cette vie-là, moi j’en peux plus et tu m’emmèneras plus nulle part, ça s’arrête là.

Et là, j’ai commencé à l’entendre.

— T’as qu’à te la finir tout seul la tournée, on verra jusqu’où tu iras. Pas évident que tu atteignes Mende ou Bagnols-les-bains.

— Bagnols-les-Bains ?

— La date suivante… T’es pas fichu de lire un plan, et encore moins un planning.

— Bagnols-les-bains, c’est où ?

— Sur la départementale 901, trois ans de suite qu’on y va.

Touché, coulé. Excédé, je me suis planté devant elle :

— Très bien, tu veux quoi ? Tu vas encore me dire que je me mets trop en avant sur les affiches, les photos… Mais il me reste que ça. Sur scène, on voit que toi, les gens ne demandent que toi, la vedette c’est toi ! Alors Pim arrête tes gamineries, faut redescendre sur terre là, on a des contrats à assurer.

— T’avais promis un album, on a tout vendu pour cet album, j’ai écrit les textes, la musique et j’attends toujours…

— Oui, mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut…

— C’est fini Dan t’as pas compris, c’est fini ! Quarante ans que ça dure. Nos broutilles, c’est devenu un sac d’embrouilles. Passe encore les tromperies, les fâcheries, les réconciliations, mais je suis pas assez vieille pour abandonner tout espoir. J’ai encore de la fraîcheur à revendre.

Et là, je l’ai vue se lever avec une énergie qui m’a moi-même surpris.

— Qu’est-ce tu fais ?

— Je me barre, je vais poursuivre ma carrière, je te laisse les soirées anniversaire chaudement recommandées où l’on est obligé de chanter ce qu’on nous demande. Je retourne au disco, j’aurais jamais dû en partir. Au moins je me marrais, et j’ai encore envie de rire. Je m’ennuie avec toi Dan, c’est terrible, j’arrive même plus à faire semblant. Je me barre. Je te laisse les variétés françaises et internationales. Je garde tout le reste, je me remets aux paillettes, je veux que ça balance, les jeunes en sont dingues de ce son, et pour ceux qui le connaissent pas on va leur dégourdir les oreilles. Je veux de la musique qui met du baume au cœur, pas de ta soupe que je n’ai même plus envie de chanter. Continue sans moi. Je te donne pas une saison pour raccrocher car sans moi tu vaux pas un clou, fallait que je te le dise, toutes ces années méritaient un minimum de franchise entre nous. Et ah, au fait, je pars avec notre impresario, il me sera plus utile à moi qu’à toi, allez, sans rancune, toi et moi on a fait notre temps.

Earth, Wind & Fire

https://www.youtube.com/watch?v=god7hAPv8f0

3 commentaires sur « 11. Dan & Pim »

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