12. Censuré

Le projet est grandiose, énorme, toute la région va en parler, le pays même. Une première ! (il lève les mains au ciel tel un prêcheur évangéliste).

Pour la présentation officielle, vous me mettez devant les vieux, oui ceux qui vont le moins bien, mais avec un peu de tenue. De la gueule qui se déglingue pour se souvenir qu’on doit prendre soin de soi et du vieux fringuant tout autour. Le contraste doit être saisissant. Faut donner envie d’adhérer au projet. Pour comparaison, si on ne montre pas la misère, on n’a pas envie de devenir riche, plus de raisons de s’échiner au travail. Suffit d’être un peu logique… Bon, je poursuis.

Oui la vieillesse est un vilain mot. Pour cette raison (il menace de son index), je ne veux pas le voir figurer une seule fois dans mon discours. Écrivez anciens, seniors, belles âmes, ce que vous voulez mais ni vieux, ni vieille. On n’est plus à l’époque de Guy Mollet.

Vieillir ne fait ni envie ni frémir de plaisir, alors il ne faut pas en parler. Censuré.

Donc, au premier rang, on met du vieux très vieux pour que les moins vieux espèrent vieillir moins vite. C’est la quintessence de notre projet. Prière de ne pas vieillir ! (il éclate de rire). Cela ne va pas être possible (il prend une grosse voix). Alors prière de mourir avant (il éclate de rire).

Interdit de démoraliser les troupes. C’est super de mûrir (il affiche un air satisfait).

Le reste… censuré.

Si des grincheux, surtout les boomers, viennent vous rabâcher que vieillir est un naufrage, vous leur riez au nez. Ce n’est pas un naufrage. Effectivement, il y a possiblement des rescapés dans un naufrage. Dans la vieillesse, il n’y en a pas.

Donc… censuré.

On peut et on doit leur vendre qu’on peut et doit vivre vieux et heureux. Pour les plus têtus, on leur offre l’ouvrage de Hermann Hesse Éloge de la vieillesse. On leur colle du bonheur en veux-tu en voilà. Interdit d’avoir le bourdon ou des idées noires. Sinon… censuré. Surtout oui, on évite le mot honni : vieux / vieille, (il se frappe le thorax), bravo, vous commencez à comprendre (il offre une tournée de clins d’œil).

Pour ceux qui ne savent ni vieillir, ni être apte au bonheur, notre projet est précisément là pour répondre à leurs demandes qui resteront de toutes les manières insatisfaites.

Personne ne veut vieillir, ou alors une minorité, personne ne sait comment vieillir, et encore moins comment mourir, mais c’est une autre question qui ne sera pas abordée pendant mon discours, ni avant ni après d’ailleurs. Censuré.

Mais, et on ne va pas se mentir entre nous, les vieux sont de plus en plus nombreux, ils coûtent cher, les boomers sont un casse-tête… Bien sûr, il faut censurer tout ça. Les vieilles et les vieux sont les premiers à dire qu’ils sont trop nombreux. Censuré. Les premiers à se plaindre qu’ils vivent trop longtemps. Censuré.

Mais ils peuvent rapporter. Leurs familles sont prêtes à payer pour les savoir heureux.

Maintenant on change de mot, on les en badigeonne : intergénérationnel, intergénérationnel, comme un mantra, intergénérationnel. Allez, après moi : intergénérationnel ! (il s’applaudit, satisfait). On censure la vieillesse. Il est interdit de vieillir (il le répète en hurlant). Voilà l’incroyable vision que propose notre projet intergénérationnel auquel vont adhérer en masse les boomers. On va chercher le pognon où il est.

Vieillir n’est pas une maladie contagieuse, c’est normal, un moment à passer, comme tout le reste. Le reste… censuré.

Ce projet intergénérationnel répond à leurs besoins et à nos problématiques.

(Il prend une longue inspiration, se reconcentre) il y aura plusieurs tables rondes, les gens aiment bien, où des professionnels répondront aux questions qui vont fuser de partout, en évitant les sujets qui fâchent. Et croyez-moi, il sera plus facile de parler de sexe dans les Ehpad que de la véritable condition des vieux et des vieilles dans ce pays.

Grâce à ce projet, simple comme bonjour, vieux et jeunes vont réaliser qu’ils peuvent vivre ensemble. Ils vont se côtoyer techniquement parlant, rien de plus. Mais parler d’un ensemble où seront réunis crèche, école primaire, cantine, appartements de colocation intergénérationnelle, bibliothèque, salle d’informatique, piscine et espace sportif ouverts à tous les âges, buanderie commune, jardin partagé et maison de retraite va être porteur pour notre économie.

Les familles paieront très chers pour ne pas laisser leurs vieux tout seuls.

L’intergénérationnel est la solution, l’avenir ! Cela existe depuis la nuit des temps, mais ce mot fait plus moderne, plus performant.

Les premiers colocataires jeunes-vieux, évidemment, seront présentés par leurs prénoms.

La vieillesse peut être merveilleuse. Les boomers, enfin pour celles et ceux qui se prêtent au jeu, sont très bons dans cet exercice. On abuse de leur bonne mine et de leur volonté infaillible à rester dans le coup quoi qu’il en coûte.

On veut entendre personne geindre. Sinon… Censure ! (il s’enflamme).

Notre start-up surfe sur leur connerie. C’est prodigieux ! (il fait signe d’effacer les derniers mots). Gardez juste start-up… et surfer (il se ressaisit).

Bien sûr, la vieillesse peut être un enfer. Alors, l’enfer est censuré (il agite une baguette magique invisible).

Vous nous emballez de l’intergénérationnel vite fait, bien fait.

L’intergénérationnel c’est aussi récréer du lien. Les vieux en ont besoin. Personne ne leur demande leur avis, ni leurs envies d’ailleurs. Ils sont sciemment censurés.

Notre projet leur indique qu’ils ont encore une place dans la société. Ils seront occupés.

(Sur le ton de la confidence) Les libertaires peuvent se rallier à la cause du libre-échange (il sourit d’un air entendu), mais des égarés peuvent aussi semer des idées anarchistes et qui sait où cela pourrait nous mener ?

(Reprenant sa voix normale) Le sujet d’après qui effraie tous nos concitoyens, c’est la mort. Mal vieillir, c’est mal s’y préparer, dit en très raccourci (il glousse). Alors pas la peine de les paniquer et voyons voir comment on peut se faire du fric sur leur dos. Évidemment, à censurer.

On ne perd pas de vue notre objectif : concrétiser notre projet, engranger des inscriptions.  À censurer également.

Je vous remercie de votre attention, bla bla bla, je vous laisse finir le discours comme vous savez si bien le faire. Je vous ai donné les grandes lignes.

Tout le monde à son poste.

Applaudissements de l’équipe.

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