15. L’espionne qui venait de nulle part

Qui peut se vanter d’avoir réussi sa vie sans un accroc, sans un écart, sans un revers ? Il faudrait auparavant s’entendre sur le mot « réussir » et la sacro-sainte signification de « réussir sa vie » qui ne reflète jamais une réalité mouvante. Selon les périodes, les étapes, les épreuves, le sens évolue, se modifie, se module, bien forcément serait-on tenté d’ajouter.

Béatrix, également prénommée Agathe, Iris, Cheyenne… au gré des circonstances, préfère désormais qu’on l’appelle Madame tout simplement. Ce matin encore, elle se demandait s’il aurait fallu faire autrement, si elle avait pu, et quand ? A posteriori, il est plus aisé de refaire l’histoire, mais sur le moment il en est tout autrement. Ses fonctions exigeaient instinct et sang-froid. Aucune mission s’effectue avec certitude sans erreur, un jour ou l’autre on en commet une, même à l’heure actuelle avec les moyens dont on dispose. Le risque zéro n’existe pas dans ce domaine non plus. « Sa » pire irrégularité, mais elle n’en dévoilera pas plus, lui encombre les souvenirs de sa vie d’espionne heureuse, qui l’a comblée, où la clandestinité demeure la règle et l’apprentissage une constance. S’il n’y avait pas eu ce regrettable faux-pas – qui a causé la mort d’une dizaine de personnes, tout de même, tout en sauvant la vie de dizaines d’autres – et bien qu’elle n’en soit aucunement responsable (après une enquête en interne très poussée), elle fut sacrifiée pour le bien du service de l’espionnage national et dut se reconvertir… sur le très tard. Des honneurs lui furent rendus, la République reconnaissante, avec cette injonction de se faire oublier.

Sa compagne connaissait ses activités mais pas les missions, surtout pas cette désastreuse et dernière sortie. Il a fallu exfiltrer Béatrix de toute urgence et mettre à découvert toute une équipe à renouveler en un temps record… Le prodige se réalisa. Impossible d’en dire plus.

Au grand jamais, l’espionne ne voulut aborder ce sujet aujourd’hui encore douloureux.

Quand on la voit assise sur le banc, avec son chihuahua dans les bras, il est impossible d’imaginer ni sa véritable identité, ni sa personnalité. D’ailleurs, il se peut même que Béatrix ne soit pas son vrai prénom, mais un emprunt, en hommage à Balzac. Elle plaisante… Enfin, elle reste floue sur ce point.

Certains jours, cela la travaille de reprendre du service et de l’exercice, définitivement relégués à la pénurie. Elle s’estime déjà satisfaite d’être arrivée à cet âge entière et vivante. Ce genre de réflexion l’amuse, un peu. Elle n’aurait jamais pu concevoir « finir » une vie palpitante dans une petite ville tranquille. Béatrix a été des coups les plus tordus, s’en est toujours sortie, in extremis plus d’une fois, et quel dommage qu’elle ne puisse rien raconter car elle est tenue, y compris dans des zones blanches, à la plus stricte discrétion, au silence, au secret. L’avantage est qu’elle peut enfin vivre ce qui lui a été refusé pendant près de cinquante ans : se montrer au vu et su de tous et de toutes.

Ses paupières lourdement fardées de bleu, une couleur qu’elle a toujours appréciée, ses lèvres épaissies d’un rouge bien vif, ses pommettes rehaussées d’un rose exagéré, un décolleté attrayant à n’importe quelle saison, Béatrix dégage une très forte énergie qui lui donne chaud, la rendent hautement visible, une cible errante.

Après avoir passé une bonne partie de sa vie à déjouer des systèmes de surveillance très sophistiqués, avec talent puisqu’elle peut le raconter à ce jour, sans pouvoir donner de détails, impossible, secret défense, où le moindre éclat, la moindre brillance étaient exclus, où seule la pénombre régnait, elle se tient en pleine lumière qui la grise.

Elle peut parler à qui bon lui semble, sans jamais donner de détails, impossible, secret défense, tout en fumant de fines cigarettes jusqu’au filtre maculé par son rouge à lèvres gras, puis rangeant les mégots précautionneusement dans une petite boîte en fer. Ne jamais laisser d’indices. Il lui reste deux ou trois choses de sa vie d’avant…

Cependant, elle met un certain temps avant de s’épancher, oh très timidement, sur sa vie d’espionne passée, une fois qu’on s’est habitué à ses manières, sa silhouette et son chihuahua.
Béatrix refuse de répondre aux sollicitations trop pressantes, question d’habitude. Les missions parfois violentes ont laissé des traces. On revient dans la vie civile, malgré une reconversion obligée sur le très tard, avec un peu de réticence encore.

Parfois, elle regrette cette vie intransigeante qu’elle avait vécue et qui l’a profondément marquée, le terrain lui manque – remonter les pistes, établir des ramifications, envoyer les rapports « à l’ancienne ». Les technologies modernes ne peuvent tout recueillir. Il faut faire face à l’ennemi. Mais elle n’en dira pas plus.

Quand vraiment cela la démange de trop, elle rentre plus tôt à la maison rédiger un compte-rendu qu’elle transmet anonymement au service concerné. Sa compagne ne lui en tient pas rigueur, connaissant son passé, bien qu’elle sache qu’un jour, prochainement, il faudra de nouveau prendre la route, changer d’air…

Béatrix s’ennuie vite, a besoin d’activités : — Tant qu’on peut le faire, ne nous gênons pas !

Les mauvaises langues affirment qu’elle invente toutes ces histoires. En attendant, on ne sait toujours pas d’où elle vient… ni avec qui elle vit !

https://www.youtube.com/watch?v=J4jdUhxOz0M Béatrix J. Bond

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4 commentaires sur « 15. L’espionne qui venait de nulle part »

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