25. Easy biker

Alvaro avait tout prévu : le pique-nique gourmet pour impressionner sa Pamela qui l’accompagne, les cartes routières qui indiquent les points de ravitaillement pour éviter de tomber en rade en pleine nature chamarrée à cette saison, la réservation d’une chambre romantique dans le gîte du parc ornithologique, ses lombaires ayant passé l’âge de faire du camping sauvage.

Ils grimperont en haut de la Montagne sacrée, comme on l’appelle dans la région, une hauteur qui surplombe les vallons. Sur le plateau ils auront une vue à couper le souffle sur une dépression géologique naturelle et 1 500 ans d’histoire. Il connaissait suffisamment la région pour l’avoir sillonnée en long, en large et en travers durant plus de quarante ans et s’en prétendre spécialiste. Aucune question ne lui échappera. Il pourra répondre à toutes, sans exception.

Il n’a rien contre une expédition-amourette avec une femme de son âge, mais son fun est avant tout d’épater la galerie. La jeunesse, on peut et on doit l’épater, ça marche à tous les coups, pas longtemps mais à tous les coups, alors qu’avec une coreligionnaire, ça ne marche jamais. Et les femmes de mon âge veulent rarement faire du vélo jusque là-haut. Alors que ma Pamela, oui, oui, oui !!!! Elle a la forme pour !!!!

Il allait lui dévoiler là où il se sentait libre, et cette impression ne s’était jamais démentie au fil des ans. Y arriver était un périple, mais de là-haut quel horizon !!!!

Il avait vu le paysage légèrement évoluer et pouvait montrer exactement à quel endroit. Ici on prenait soin du patrimoine, on ne se laissait pas envahir. Ce qui donnait un cachet particulièrement bouleversant quand on le découvrait. On ne savait plus à quelle époque on se trouvait. Tout semblait de nouveau possible. On pouvait repartir d’un nouveau pied. Son esprit redevenait indomptable et s’y ressourçait. Ainsi Alvaro se percevait, à l’image de son héros Peter Fonda, ce chantre de la liberté, notamment dans le film Easy Rider qu’il avait vu seize fois. Son périple à lui le menait vers cette élévation avec une joie contagieuse, tout du moins il le supposait. Adepte des causes écologistes, il se comptait à l’image de son héros Peter Fonda comme un militant de la première heure, même si des pionniers avaient commencé à prendre la parole très fortement dès le XIXe siècle. Il avait customisé son vélo chopper qu’il avait assemblé pièce par pièce pour le faire le plus ressemblant à la Harley-Davidson chopper de Peter Fonda, avec pour seules variantes le drapeau européen sur le casque et le poing levé sur le cache-batterie électrique… Les cheveux coupés à la Peter Fonda, version 1969, le casque posé sur le haut de sa selle, au-dessus de tout son fourbi pour un parfait déjeuner sur l’herbe, portant un ensemble pantalon-veste en cuir vegan, une chemise blanche traditionnelle folklorique slave en lin brodé trouvé au marché local, un petit foulard noué autour du cou de couleur bleu et blanc, il faut ce qu’il faut pour séduire, Alvaro proposa en chemin une pause près de la rivière avant l’ascension vers le point culminant de cette journée où d’autres festivités les enivreront. Il y filmera sa Pamela dans sa robe moulante sur les bord du cours d’eau… où, et ce n’était pas prévu, évidemment, s’ébrouait une jeunesse qui malgré un petit 8 degrés selon Météo France se baignait, leurs vélos traînant dans la boue. Il feignit de ne pas les voir et proposa, caméra au poing, à sa Pamela de se mouvoir, dans un franglais qu’il maniait avec une aisance la faisant rire aux éclats au point de lui rétorquer, avec son charmant petit accent québécois — Tu peux donc pas t’exprimer dans ta langue ?Mais tu sais, ma langue comme tu dis est faite d’emprunts, comme toutes les langues vivantes.

Pamela ne poursuivit pas la conversation, son attention était surtout centrée sur les jeunes gens, ces femmes et hommes si drôles, aux rires la contaminant. Elle se déshabilla pour les rejoindre dans l’eau, — Pas trop g’lée, rejoins-nous donc.

Alvaro déclina l’invitation et prit son mal en patience sur la rive un court instant. D’autant qu’il commençait à faire faim, et froid. — Pamela, on y va ?! Sa Pamela se tourna vers la joyeuse petite troupe quand ils manifestèrent leur désaccord de la voir déjà partir alors qu’ils s’amusaient tant. — On va sur la Montagne sacrée, vous connaissez ? — Et comment ! On est d’ici, tu sais. On fait la course, d’accord ? Sa Pamela sortit de l’eau, enfila sa robe moulante sans même se sécher, et d’ailleurs avec quoi donc ? Alvaro n’ayant pas du tout prévu cette halte nage.

Ils partirent les premiers, sa Pamela galvanisée par ce challenge, — Défi ça se comprend aussi très bien tu sais, partit sur les chapeaux de roue, distançant Alvaro assuré de la rattraper sans tarder avec son engin à pédalage assisté +++, et pas si écologique que cela quand on connaît les composants de la batterie électrique mais, par chance, personne ne le lui avait demandé.

La jeunesse turbulente, sur leurs vélos de course en titane ou en carbone, avec des pédaliers simple ou double et en moyenne cinq vitesses, déboula sur la roue arrière pour certaines et certains, debout sur le pédalier pour d’autres, et dépassa Alvaro en lui faisant le V de la victoire.

Alvaro espérait encore les rattraper avant le prochain virage quand il vit le point rouge de sa batterie clignoter. Il allait manquer de jus dans moins de cinq kilomètres. Il se mit aussitôt en position vélo-vélo pour économiser de l’énergie et attaqua la première côte d’un bon coup de pédale, à l’ancienne, avec des tendons moins agiles qu’avant, un vélo nettement plus lourd que les leurs et sans aucun échauffement au préalable pour accomplir cet effort.

Une contracture musculaire au mollet gauche le stoppa net dans son élan et l’obligea à s’arrêter sur le bas-côté. Sa Pamela était déjà hors de portée de voix, et dans ce coin le portable ne passait pas. Il ne lui restait qu’à patienter. En espérant qu’on se rende compte de son absence…

https://www.youtube.com/watch?v=u8pVZ5hTGJQ SUPERTRAMP

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