28. Riposterre

Le train à grande vitesse était immobilisé depuis le début de la matinée, laissant involontairement le temps aux reporters de toutes les rédactions régionales et nationales de se rendre sur les lieux.

Au beau milieu des voies, veaux, vaches, cochons, moutons, brebis, agneaux, oies, canards, poules, poussins, coqs, chevaux, juments, chiens, chats, oiseaux, etc., en grand nombre, meuglaient, grouinaient, bêlaient, cacardaient, caquetaient, gloussaient, coqueriquaient, hennissaient, jappaient, miaulaient, chantaient etc. sous l’œil de femmes tout aussi nombreuses, joyeuses, parleuses, jaseuses, lanceuses d’alertes, brasseuses de réalités, de rêves et d’utopies, les plus âgées en première ligne, des sexagénaires en pleine forme.

Les journalistes voulaient absolument les définir en groupes d’écoféministes, qui spiritualistes, qui éthiques, qui résistantes, qui créatives, qui sorcières, qui profondes, qui critiques, qui matérialistes, qui rationalistes, qui technico-scientifiques, qui révolutionnaires, qui interdisciplinaires, qui libertaires…

Les plus âgées prennent la parole et répondent : nous sommes des agricultrices, éleveuses, travailleuses de la terre, fermières philosophes, permacultrices, ingénieures écologues, géologues, climatologues, entomologistes, activistes, féministes, écologistes, femmes, amies, compagnes, etc.

Et sommes venues déposer les émotions de la terre au nom de ce vivant qui ne peut pas parler et que l’on refuse d’entendre.

Les journalistes veulent savoir qui a pris la tête du mouvement et prennent en photo les plus âgées qui cachent leurs visages.

Elles leur demandent de se concentrer un tant soit peu au lieu de mitrailler à tout va, leurs visages inconnus n’intéressent personne, la gloriole n’est pas leur objectif.

Elles poursuivent : Nous faisons un métier dur, où les heures ne se comptent pas, ce langage que vous comprenez attire votre attention, c’est bien, alors écoutez la suite maintenant, sachez que les nouvelles générations qui prennent la relève seront beaucoup plus radicales que nous, de fait.

Mouvement de ralliement de la jeunesse derrière elles.

Des passagers du train à grande vitesse sont descendus sur les rails alors qu’aucun contrôleur ne les y a autorisés. Ceux-là sont pressés, ils ont des rendez-vous importants et c’est pas une bande de bouseuses qui va les empêcher de faire tourner le monde.

Elles protestent : Mais de ton monde, on n’en veut plus, gros tas.

Le ton monte, un galimatias vociférant.

Mouvement de cris joyeux et enthousiastes de la jeunesse derrière elles.

Elles poursuivent : Nous allons bientôt atteindre un point où il ne sera plus possible de discuter. Aussi il est urgent de prendre ce temps pour éviter un affrontement. Il est urgent de se parler pour que ceux qui ignorent la terre comprennent ce qui est en train de se dérouler sous nos yeux ; sous les leurs aussi mais à force de les fermer, ils ne se rendent plus compte. Il faut cesser de regarder ce qu’ils considèrent comme un décor à travers les vitres d’un train à grande vitesse ! Le visible et l’invisible sont vivants.

Les passagers pressés s’égosillent.

Elles les alpaguent : Sais-tu seulement ce que tu manges ? Sais-tu seulement que tu le dois à nous et à d’autres ? Sais-tu seulement que tu es tellement éloigné de la vie que tu ne réalises plus ce que tu es en train de faire ? Sais-tu seulement que tu es un mort-vivant ?

Elles les relâchent : Face au sabotage de la vie, nous avons décidé de prendre les fourches, le purin, entre autres, et de faire place au vivant. Il y a beaucoup, BEAUCOUP, à faire. Tout ce qui perturbe nos vies sera à partir de dorénavant enrayé, détourné, rejeté, contesté, juridiquement poursuivi. Loin d’être désespérées, et encore plus loin de céder aux sirènes anxiogènes de la fin du monde approchant, et encore encore plus loin de nous résigner à l’inéluctable, le fameux « c’est comme ça », nous œuvrons concrètement pour un symbiocène naissant, nous utilisons ce mot de Glenn Albrecht qui dit bien ce qu’il veut dire. Jusque-là, nous avons été fort conciliantes de vous laisser bousiller tout ce que vous aviez sous la main, de nous débrouiller avec les moyens du bord, désormais c’est terminé. Nous ne vous laisserons plus insulter, humilier, sous-estimer qui nous sommes et les jeunes générations activistes. Vous devrez d’abord vous heurter aux premières lignes, les vieilles comme vous nous appelez, et laissez-nous rire, car nous sommes coriaces et nous ne nous laissons pas faire. Aussi vos trains de vie sans queue ni tête, vos alimentations merdiques, vos maladies qui polluent le monde, vos modes de vie destructeurs, votre manque de volonté total de vous remettre en question vont être sacrément ébranlés dans les temps qui suivent. Nous vous surprendrons et suspendrons à n’importe quel moment, n’importe où, dans les endroits les plus inattendus, nous frapperons et disparaîtrons puis réapparaîtrons, frapperons et disparaîtrons… Normalement on va bien se marrer.

Les gras du bide voudraient bien qu’elles se poussent maintenant qu’elles ont fait leur petit speech.

Elles rétorquent : nous ne sommes pas pressées et comme t’as pas compris grand-chose, on va répéter, avec d’autres mots, ça te fera réfléchir.

Applaudissements de la jeunesse derrière elles.

Grondements rauques des costumes-cravates sur la voie ferrée.

Elles portent l’estocade : Allez, nous avons toute la vie devant nous… Le débat est ouvert ! Quant aux bêtes, elles décideront de leur propre chef quand bouger, pas d’inquiétude.

https://www.youtube.com/watch?v=fNFzfwLM72c. Bee Gees Stayin’Alive

Un avis sur “28. Riposterre

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :