30. Fait avec amour / hecho con amor

Elle s’activait dans son jardin, aux couleurs irisées, chatoyantes, à cette époque de l’année, et finissait de planter des asters, avec une nette préférence pour les Happy End, les Goliath et les Jenny, en bordure des rudbeckias, tendance Cheyenne, en harmonie avec des dahlias, des gauras roses, des miscanthus – à propos desquels son voisin s’obstinait à prétendre (à raison selon elle) qu’ils sont la culture du futur – et enfin des quelques anémones du Japon, toxiques pour les êtres herbivores, dans cette minuscule prairie qu’elle avait su sauvegarder, quand elle l’entendit arriver.

Elle l’identifia dès les premiers pas sur le gravier, la sonorité si particulière de sa démarche légère du pied gauche, plus appuyée du pied droit, une espèce de sautillement juvénile dont il n’a jamais réussi à se défaire. Ils se connaissaient depuis leur adolescence, presque cinquante ans. Ça fait un très joli bail, quand on y pense !

Il l’appela : — Yolandita ?

Sans se retourner, — Oui Jean, elle lui fit signe de s’approcher.

Son accent ténu rappelait d’où elle venait, un ailleurs très lointain dont l’évocation l’avait autant séduit que cette jeune femme la première fois qu’il la vit.

Il s’avança, sur la pointe des pieds, en pleine terre, surmontant le dégoût et le risque plus que probable de salir ses chaussures.

— Tu sens ? lui demanda-t-elle toujours penchée au-dessus de ses plants.

Il huma l’air, sentit l’humus, le figuier proche, l’herbe, les feuilles amoncelées, différents parfums de fleurs qu’il aurait été incapable de distinguer, et quoi d’autre ?

— Tu ne sens pas cette odeur de chocolat en train de cuire doucement ? 

Il se concentra et perçut très vaguement un arôme chocolaté.

— Oui… Enfin, je crois.

Elle se redressa, en éclatant de rire : — Il t’arrive encore de douter de l’évidence. Ça alors !

Il lui sourit, venant d’elle rien ne le percutait, Yolandita restait l’unique personne à avoir percé à jour son invraisemblable timidité qu’il a su si bien cacher à tous les autres. Quel paradoxe ! À le voir, cet homme à qui tout semble réussir, élégance, prestance, personnalité affable, personne ne pourrait imaginer que la timidité l’a dévoré et qu’il lui a fallu accomplir des prodiges pour la terrasser, ne plus se laisser envahir par le doute, le manque de confiance… Et ce jour est une forme d’accomplissement voudrait-il lui dire.

— C’est gentil de venir me rendre visite.

— J’ai croisé ta mère et…

— Et elle t’a dit que j’avais divorcé… et tu t’es demandé pourquoi ta meilleure amie ne t’en a pas parlé. Et surtout pourquoi divorcer après avoir affronté tant de tempêtes, et d’accalmies. Mais…

— Pas exactement.

Le temps d’un vol d’une tourterelle, l’on aurait pu dire qu’un ange passait.

— Là, tu m’intrigues, amigo.

Du dos de la main recouverte de terre, elle remonta des mèches de cheveux légèrement trempées de sueur. Il lui ôta délicatement du terreau collé sur le front, en retenant presque sa respiration, ses lèvres bougeant muettement.

— Il y a quelque chose qui ne va pas, Jean ?

— Tu te souviens la première fois que nous nous sommes vus ?

— Oui, très bien, tu es la première personne à m’avoir adressé la parole. Et je me suis dit quelle chance, c’est le plus beau garçon du lycée.

— Tu te souviens comme nous avons été amis ?

— Oui, évidemment, et nous le sommes toujours, n’est-ce-pas ?

— Pas exactement…

— Qu’est-ce que tu racontes Jean ?!

— Tout ce temps-là, j’ai été amoureux de toi, et Yolandita, il faut que je te le dise… je le suis toujours.

Le temps d’un vol d’un couple de perruches à collier, l’on aurait pu dire qu’un ange repassait.

— Mais ta femme, ta famille…

— Oui bien sûr, je les aime, mais toi, Yolandita, toi, tu restes mon GRAND amour.

— Pourquoi tu me le dis maintenant Jean ?

— Parce que j’en peux plus de garder ce secret en moi, il me ronge. Tu devais savoir ce que je ressens pour toi.

— T’es tordu Jean, tout de même. Ça aurait été tellement plus simple de me le dire avant… que nous créions nos familles.

— Je n’ai jamais osé.

Le temps d’un vol de bouvreuil, l’on aurait pu dire qu’un ange prenait le large.

— Remarque, la bonne nouvelle, c’est que tu as définitivement vaincu ta timidité. C’est trop tard, mais c’est pas grave… Tu prendras bien une part de gâteau ?

https://www.youtube.com/watch?v=aawwpS7-s0I Catrin Finch et Seckou Keita

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