37. Inconséquent

En longeant la corniche, la vue plongeait sur les îles et la mer smaragdine. Georges, au volant, la faisait rire, lui contant sa vie de jadis à laquelle elle n’a pas pu participer, puisqu’ils viennent de se rencontrer. Le hasard de la vie fait qu’ils sont nés le même jour, la même année, et qu’ils fêteront leurs 64 ans dans quelques jours, à deux. Un tel événement festif ne s’était pas produit depuis bien longtemps pour l’un comme pour l’autre… Jeanne l’interrompait parfois pour lui signaler la route à suivre. Il avait tenu à venir avec un plein panier de produits pour confectionner son entrée fétiche à base de pois chiches, cuisinier hors pair en toute modestie, tenant à faire honneur aux amis de Jeanne qui les recevaient ensemble pour la première fois. Donner une bonne impression lui importait plus qu’il n’aurait voulu l’avouer. Comme vivre des moments exceptionnels, joyeux, complices avec Jeanne le comblait plus qu’il ne l’aurait imaginé ; d’autant que les sentiments naissants semblaient réciproques !

Cette escapade maritime leur permettra de se découvrir autrement.

Dès leur arrivée, les amis de Jeanne se montrèrent enthousiastes et accueillirent l’inconnu avec bienveillance. Des présentations officielles furent faites pour on ne sait quelle raison car tout le monde savait déjà à qui il avait affaire. Depuis combien de temps Jeanne n’était pas venue accompagnée ? On ne compte pas, aucune importance, elle paraissait si radieuse avec sa robe légère qui la rajeunissait presque, à moins que ce ne soit son regard gourmand et brillant vers son nouvel ami qui l’embellît.

Retrouver leur amie quasi en pâmoison les amusait.

Georges proposa de se mettre aux fourneaux, oui quelle bonne idée, un peu prématurée, mais bon pourquoi pas. (Pour un premier contact, on s’attendrait à moins entreprenant, mais recevons comme il se doit le nouvel ami de Jeanne.) Son désir est notre désir, telle sera la devise de la maison ce midi. Georges investit la cuisine ouverte sur la plage, secondé par Jeanne catapultée marmiton. Les amphitryons tournaient en rond dans leur propre maison quand, sur les conseils de leur amie, ils décidèrent d’aller faire un tour au grand air ou, si ce n’était pas trop exagéré, d’en profiter pour aller faire une course à quelques kilomètres de là. Profitez, au contraire, du temps de la préparation et de la cuisson, allez-y en toute sérénité. Cela tombait bien l’on pourrait même ajouter.

Jeanne ne quittait pas des yeux Georges qui s’activait, agile, pimentant sa préparation d’anecdotes dont il est si friand, elle les appréciait tout autant. Avant d’enfourner le plat, Georges proposa, à la fin de la cuisson, une promenade en amoureux, ouh les mots ont été prononcés, ils en rougirent, dit, c’est dit, personne ne s’y opposa, on soupira de soulagement. Ils poursuivirent sur un ton moins badin, plus tendre, les petits cakes refroidiront à température ambiante.

Jeanne disposa d’une vingtaine de minutes pour se préparer, se changer avant de retrouver Georges fin prêt, en train de lire le journal, à son aise.

Ils préférèrent ne pas emmener le chien de la maison avec eux, et s’en allèrent arpenter les chemins dans les dunes. Un simple et doux silence ponctuait leurs échanges, leurs doigts s’enlaçaient, ils se sentaient bien, l’un avec l’autre. Il dévoila ses talents d’observateur, de marin, d’herboriste, Jeanne le soupçonna d’inventer, ils en rirent. Leur entente était plaisante à croiser. Les quelques promeneurs se retournaient sur ce couple lumineux aux cheveux blancs.

Le temps s’écoulait avec une tranquillité apaisante. La faim les rappela à l’ordre. Ils prirent le chemin du retour d’un pas traînant quand Georges se souvint qu’il n’avait pas éteint le four. Elle se joua de son esprit ludique. J’ai oublié d’éteindre le four, ça brûle ! Il voulut appeler les amis de Jeanne, elle refusa, ils n’auraient rien pu faire si ce n’est paniquer. Les pompiers alors ?!

Elle était déjà hors de portée de voix, courant comme une dératée vers la maison en feu, trébuchant, se relevant, ne cessant de penser au chien enfermé dans la maison, en flammes, tout ce temps elle ne cessa de penser au chien, chassant les images terribles qui l’assaillaient, se moquant de savoir si Georges la suivait ou non.

Au détour de la dernière dune, elle aperçut la maison, entière. Elle fonça, ouvrit la porte, laissa filer le chien et aéra la pièce. Le plat avait calciné dans le four. Pour l’en extraire, la chaleur lui dévora les chairs. Pêle-mêle, elle remercia on ne sait qui de la mauvaise qualité des appareils ménagers, l’obsolescence programmée, la cuisson conséquemment qui avait duré deux fois plus longtemps que le temps initialement prévu…  

Quand Georges arriva à son tour, essoufflé, éperdu de pardon, excuse-moi, pétri de confusion, Jeanne lui jeta son sac de voyage, mes amis comprendront, puis, sans un regard, lui claqua la porte au nez.

https://www.youtube.com/watch?v=WBh1Zm1O4IQ Joe DASSIN Zaï Zaï ZaÏ

6 commentaires sur « 37. Inconséquent »

  1. Louise Salmone, merci beaucoup pour le joli compliment sur mon blog et mes dessins! J’en suis très content!
    J’ai aimé regarder votre blog et m’y abonner.
    J’ai aimé ton souvenir de Joë Dassin, j’avais presque oublié la chanson.
    Je vous souhaite à tous le meilleur pour la nouvelle année, surtout la santé bien sûr!
    🙂 Rosie from Germany ❄️❄️⛄

    Aimé par 1 personne

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