41. Une fin d’après-midi avec Sharon Stone

Sur le bateau qui menait à Paros, en cette saison qui fleurait bon les fleurs sauvages, il n’y avait pas encore grand monde. On trouvait de la place sur le pont sans se bousculer, pour échapper à l’odeur écœurante du gasoil (marin) qui refluait fort dans la salle collective inférieure. On croisait quelques chèvres, des poules, des pêcheurs, des maraîchères, quelques donzelles venues se faire hâler sous le soleil doux, aux prémices du printemps, et elle, Elle qui attirait tous les regards, difficile de ne pas la reconnaître, on la connaissait sous beaucoup de coutures, on connaissait ses boy-friends, on connaissait sa vie, on connaissait son rire, ses yeux, sa plastique… Sharon ne passait pas inaperçue, malgré les lunettes de soleil et la casquette qui lui cachaient la moitié du visage.

D’un geste amical, elle saluait des personnes, on ne venait pas l’importuner. Depuis le temps qu’elle fréquentait l’île, elle faisait partie de la famille, on l’avait admise, et elle leur en était reconnaissante. Parfois, elle descendait chez l’un avec une bonne bouteille, chez l’autre avec une anecdote hollywoodienne. Et, comme tout le monde, hors saison, faisait son marché portuaire à Parikiá.

Sharon s’enluminait de rêveries dans le mouvement des vagues, sans prêter une réelle attention au brouhaha provoqué par sa présence. On parlait d’elle à voix basse, on respectait son intimité, même si on savait tout de sa vie professionnelle comme personnelle, les mensonges, les trahisons, les infamies, les injections, les nominations, les distinctions, les rôles.

Appuyée au bastingage, son regard erra vers la poupe, sous le cri des mouettes qui ne les lâchaient pas depuis le départ du Pirée. Elle se retourna, ferma les yeux et respira l’air marin en se laissant admirer puis doucement elle souleva ses paupières et s’absenta dans le bleu du ciel avant de s’en revenir sur le pont où une femme lui faisait face les yeux rivés vers la proue, semblant indisposée par le léger roulis du bateau de liaison.

L’une venait pour un bain de silence, l’autre pour un bain de jouvence.

Leurs regards changèrent d’axe, se rencontrèrent et s’attardèrent, un instant.

Elles ne se reconnurent pas de suite, ce qui s’expliquait par la simple et bonne raison qu’elles ne se connaissaient pas.

Le nez, les lèvres, les yeux étaient différents, et pourtant se dégageait d’elles une ressemblance troublante.

L’inconnue fit un signe de la main, mais Sharon ne réagit pas ou si discrètement que personne ne put s’en rendre compte.  

Elles continuèrent à se dévisager, les personnes alentour avaient également repéré l’étrange ressemblance. Par ici on dit qu’être témoin de la rencontre de sosies est un signe de chance et d’abondance. On se réjouissait que Sharon apporte ce signe de bon augure.

L’inconnue s’approcha de Sharon, si près qu’il leur était facile de se voir en miroir sur l’une un visage amène, encadré par une coupe courte de cheveux blancs, un charme sensible auquel il était difficile de résister jusqu’à ce décolleté simplement dénudé sans que l’on cherche à le cacher et sur l’autre les cernes qu’hier encore on avait dû essayer de gommer, les rides, la racine blanchie des cheveux.

Sharon sourit de ses larges dents légèrement imparfaites, un peu jaunies dans la lumière du jour, et l’on devinait le sex symbol qu’elle avait été avant de balancer par dessus bord les privilèges qui se fanaient pour échapper aux paparazzis, tandis que la sosie souriait avec tendresse dévoilant quelques dents d’une blancheur suspecte.

La sosie avança la main pour toucher ce visage si semblable au sien :

— Je vous trouve si belle, si… naturelle, si… , si… sexy, vous me ressemblez tant, c’est troublant, vous êtes moi… en plus…

— Simple peut-être ?!

— Oui c’est cela, moi aussi je me sens mieux sans fards, sans mensonges, j’ai décidé de revenir à la source, de me délester de l’inutile. Comment avez-vous fait pour ne pas passer par la chirurgie esthétique ?

— J’ai de bonnes amitiés, de revigorantes lectures, je m’occupe de moi et je m’accepte comme je suis. J’évite de me montrer au moment où nous pouvons être le plus affreux, et vous savez je me vis sans retouche depuis près de 62 ans donc forcément je n’ai pas besoin de m’apprivoiser.

— Oh la la, je vous admire… Vous m’avez reconnue n’est-ce pas ?

— Oui bien sûr, mais ici Sharon Stone c’est moi, donc laissez-vous aller pendant vos vacances, faites une pause, personne n’en verra rien, et n’en saura rien. Pendant ce temps, je continuerai à faire ma Sharon comme chaque année.

https://www.youtube.com/watch?v=2NV4fu4st84 Zorba

11 commentaires sur « 41. Une fin d’après-midi avec Sharon Stone »

  1. BONJOUR

    Que l’année nouvelle soit comme une caresse
    Illuminée par les sourires de ceux que vous aimez
    Que leur gentillesse vous couvre de tendresse
    Année de joie et de plaisirs chaque jour partagés

    Bisous Bernard

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