45. Dom Juan

Il sévit dans le quartier depuis des lustres. Les années passant, et aidant, Anatole se pavane avec assurance et certitude aux terrasses de café, son terrain de chasse préféré. La vieillesse l’embellit, trouve-t-il, sa chevelure clairsemée poivre et sel dégage son visage, son corps encore vigoureux attire par le calme qui s’en dégage, pense-t-il. Il donne avec un plaisir inaltéré son sourire enjôleur, son éternelle tirade à toutes femmes passant à proximité, avec plus ou moins de succès.

Ce matin-là, en fin de matinée, Anatole s’installe à l’estaminet qui offre une vue circulaire sur le croisement du boulevard quand une sexagénaire affriolante traverse la rue. Il ne la lâche pas des yeux et l’invite muettement à s’asseoir à la table voisine. La seule de libre, en réalité !

Garance, sans se préoccuper de son voisin, prend place, lève la main pour attirer l’attention de la serveuse virevoltant de table en table qui ne l’aperçoit pas de suite, commande un café-crème puis sort un livre de fine épaisseur de son sac et se plonge dans la lecture de Dom Juan de Molière.

Anatole en rirait, la vie est coquine, s’amuse-t-il silencieusement. Il la regarde à la dérobée et saisit à la première occasion une évagation de Garance, il faut entendre par là qu’elle relève le nez de la lecture de la pièce de théâtre pour remercier la serveuse qui vient de déposer le café-crème, pour se tourner franchement vers elle et sur un ton déclamatoire l’apostropher par ces mots : — « Acte I, scène 2. Quoi ? Tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d’un faux honneur d’être fidèle, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse, à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux : non, non, la constance n’est bonne que pour des ridicules, toutes les belles ont droit de nous charmer, et… »

D’un geste de la main vif et net, Garance l’interrompt et d’un signe de tête le remercie, d’une politesse crispée, pour s’en retourner à Molière.

Anatole loin de s’en chagriner reprend, sur un ton plus jovial : — « Savez-vous pourquoi Dom Juan de Molière s’écrie avec un M, dans le dom, et Don Quichotte de Miguel de Cervantès s’écrit avec un N, dans le don toujours ? Alors que les deux œuvres datent du XVIIe siècle ! »

Garance répond laconiquement après un temps de silence durant lequel peut se lire un léger tressaillement d’agacement sur ses lèvres : — « oui » avant de reprendre sa lecture.

Anatole s’emporte de joie : — « Vous savez donc qu’à l’origine, le titre dom, venant du latin dominus, soit le maître de maison, était donné à certains ecclésiastiques. Qu’au XVIsiècle, l’abréviation devient « don », sur les modèles espagnol, comme par exemple Don Quijote de la Mancha, en 1605, et italien aussi. Qu’au XVIIe siècle, paf, en France, dom avec un M refait surface pour les religieux, pas tous les ordres, et la noblesse. »

Garance soupire, visiblement très contrariée, et répète : — « oui » avant de reprendre sa lecture.

Anatole exulte : — « Madame, ne vous méprenez pas, je suis féministe malgré les apparences, admirateur de Dom Juan, loin de moi l’envie de vous importuner, il est si rare de croiser une lectrice de Molière, belle qui plus… »

Garance lâche un sonore : — « Taisez-vous !  Laissez-moi déguster mon café, ma lecture, ce moment personnel sans avoir à le préciser, surtout sans avoir à le préciser, car cela coule de source quand on y est tant soit peu attentif ! »

Anatole balbutie de plates excuses et insiste au grand désarroi de Garance qui ne sait pas comment se défaire de ce qui lui fait l’effet d’un bout de sparadrap collant : — « Nous aurions pu échanger sur Dom Juan… ».

Contre toute attente, elle rétorque : — « Version Molière ? ou version Mozart Il dissoluto punito, ossia il Don Giovanni… Ou encore Baudelaire Don Juan aux enfers ? À moins que vous ne préfériez Henry Beyle ? mieux connu sous le nom de Stendhal… Un don juan gros, moche et impuissant, un opportuniste vaniteux, infailliblement malheureux en amour, qui portait une moumoute, et je n’ai rien contre les moumoutes, et à cause de qui ce fameux Don Juan équivaut à séducteur, homme à femmes… Monsieur, un peu de sérieux, vous voyez bien que vous me dérangez, vous voyez bien que je n’ai pas envie d’engager la conversation avec vous, vous ne semblez pas comprendre que Dom ou Don Juan est un mythe, un archétype, je pourrais vous en parler des heures, les différentes versions, personnellement le Don Giovanni de Mozart me passionne, il est plus… asocial, sans compassion, sans amour… une possible recherche absolue de liberté… individuelle. Mais, s’il vous plaît, épargnez-moi vos approches de pacotilles, Dom Juan mérite mieux que cela ! »

— « Madame, vous m’éblouissez, laissez-moi vous aimer ! Et je rentrerai dans le rang. »

— « Je ne vous en demande pas autant, passez votre chemin que je lise tranquillement » ajoute-t-elle avant de s’en retourner enfin à sa lecture de Jean-Baptiste Poquelin.

Https://www.youtube.com/watch?v=7cb1QmTkOAI Don Giovanni W.A. Mozart
Don Giovanni : Mariusz Kwiecien – Leporello : Luca Pisaroni – Commendatore : Stefan Kocan

13 commentaires sur « 45. Dom Juan »

  1. J’allais dire le champagne mais coiffé au poteau je me rabats sur le « don paisible » un vieil ouvrage oublié depuis belle lurette et vous dis bravo surtout pour l’ Henri Beyle clouant le bec du bellâtre. En même temps j’ai un petit air qui me trotte dans la tête, une chansonnette qui parle de dindons et de moutons, allez donc savoir pourquoi ? belle journée !

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  2. Ça drague dur. Anatole est un vrai chasseur à l’ancienne : insistant, intrusif… En d’autres temps, il aurait pu même se prendre une gifle.
    Ton texte est très agréable à lire. On s’y voit bien sur cette terrasse, témoin de la scène.
    Bises Louise
    John

    Aimé par 1 personne

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