46. Greenwashing (ou écoblanchiment ou verdissage)

Vous trouverez dans vos tablettes …

(Elle regarde son écran et ouvre le dossier.)

… le rapport de nos dernières tendances et nos préconisations. Le marché a très bien perçu notre nouvelle stratégie. Nous faisons d’une pierre deux coups, voire trois ou quatre… Nous sommes très fortes ! Nous c’est notre multinationale, fortes ce sont les ressources ! À tous les niveaux. D’ores et déjà je peux vous dire que nous allons engranger pour cette année de très substantiels bénéfices.

— Vous portez à bon escient le titre envié de « papesse du greenwashing », lui accorde le président applaudi par les jetons de présence prisés de ce conseil d’administration.

Grâce à mon réseau du Women’s Forum for the Economy and Society (WF), le Davos des femmes comme vous l’avez baptisé président, nous allons accroître notre rayonnement.

(Sur le trottoir, de l’autre côté de la baie vitrée, arrivent de partout des hordes de jeunes gens qui se postent pacifiquement devant l’entrée du siège de cette entreprise du CAC 40. Ils agitent leurs pancartes : « On atteint le point de non-retour », « Si personne ne fait rien, il ne se passera rien », « Nous sommes toutes et tous concernées et concernés », « Les ours polaires en ont marre de vos incohérences », « Arrêtez de nous polluer », « Nous n’avons plus le temps», « Passons à l’action concrète. », « Il est temps de dire adieu à vos actionnaires », « Savez-vous ce qu’est l’effet d’Albédo ? », « On ne peut plus attendre que vous compreniez », « Justice climatique MAINTENANT ». Une affiche attire plus particulièrement l’attention d’Hubertine : «  Eh boomeure, ça te dérange pas de faire le jeu de ces ignorants ultralibéraux à majorité masculine ? » Elle rit intérieurement, elle appartient au monde des puissants, et alors ? Ce ne sont pas ces garnements de riches qui vont changer la donne. Une deuxième pancarte l’interpelle : « Eh boomeure, t’as pas l’impression de collaborer à un sale monde qui nous entraîne dans le gouffre ? » Hubertine est une fonceuse, une entrepreneuse, et les lubies écologistes l’ennuient, la fatiguent, menacent son monde à dire vrai. Elle se retourne vers son public d’administrateurs.)

L’opération de séduction grand public que nous lançons permettra de restaurer notre image après les scandales écologiques à répétition qui ont secoué notre groupe. Nous innovons avec le prix Business with greenitude qui a déjà bonne presse, élaboré conjointement avec des hauts cadres d’entreprises du CAC 40, principalement des femmes. Ainsi tout le monde bénéficiera des retombées médiatiques entre autres. La cause de la nature est bien sûr mise en avant ainsi que celle des femmes… La promotion de dirigeantes, de femmes puissantes est un thème à haute valeur ajoutée, même si 80% des femmes, en bas de l’échelle, travaillent à temps partiel. Mais là n’est pas le propos. Ne nous égarons pas dans de faux débats. D’une pierre deux coups, voire trois ou quatre, nous faisons donc. D’après nos premières estimations, une meilleure image fait grimper en flèche notre valeur boursière.

(Un téléphone sonne dans la salle, le président répond, agite la tête et raccroche.)

— Il semblerait que nous ayons quelque souci avec des sauvageons. On peut les voir par la baie vitrée.

(Tout ce petit monde s’y rend. Les pancartes continuent de fleurir, les rangs de la jeunesse de grossir en musique : « Vous faites croire à une croissance économique verte, mais ça n’existe pas. », « Vous êtes impopulaires les gars, faut dégager. » Les jeunes gens braillent, dansent, font des rondes. « L’avenir de la planète nous préoccupe. », « Il n’y a pas de leader, tout le monde peut faire la différence. », « Nous allons vous pourrir vos dividendes. », « Nous n’avons plus le temps d’attendre. »)

— Ils sont très remontés, ils devraient utiliser leur énergie à des choses plus constructives. Bien retournons à nos places, la récréation est terminée… Hubertine, nous vous attendons…

(Hubertine, visiblement troublée, respire un bon coup et reprend sa tablette.)

Notre grande campagne débutera en début de semaine prochaine. Nous finançons différentes associations ou organisations de défense de la nature et associons notre nouveau logo, beaucoup plus vert, à leurs communications. Nous redorons notre blason à moindre frais. De plus nous offrons aux gens, grâce à leur argent, en achetant nos produits, l’avantage de planter des arbres ou même de lutter contre la pauvreté si le cœur leur en dit. Nous resterons focus sur la nature en abordant légèrement le climat. Comme vous le savez, ce sujet intéresse nos clients.

(On entend différents plocs de poches projetées par la jeunesse d’en bas qui s’écrasent sur la baie vitrée, libérant une peinture végétale. Tout ce petit monde retourne regarder le spectacle. Les pancartes oscillent : « Moins de 20 % de femmes dans les sphères du pouvoir », « Inégalité toujours, inégalité partout », « Justice climatique MAINTENANT ». À travers les baies vitrées ils peuvent lire : « Eh boomers, dans un an, je vote, nous votons et ce ne sera pas pour votre monde ultralibéral et inégalitaire », « Nous croyons à un monde meilleur », « Où sont nos parents et nos grands-parents ? », « Arrêtez de massacrer notre futur que vous ne connaîtrez jamais », « IL EST TEMPS DE SE REBELLER », « Le monde se réveille et le changement arrive », « 6e extinction de masse », « Érosion des sols fertiles », « Déforestation des grandes forêts », « Pollution de l’air », « Disparition d’insectes et d’animaux sauvages », « Acidification des océans », « Votre mode de vie n’est pas un droit acquis », « Nous dépendons les uns des autres », « Si nous voyons une menace, notre responsabilité est de sonner l’alarme », « Nous sommes en grave danger », « Il n’y a pas de croissance économique éternelle, arrêtez le conte de fée !!!!!» )

— Ils s’acharnent, surtout la petite là-bas… Elle me paraît bien excitée ; non mais regardez-la, aucune allure… Une dévergondée…

(Ça ricane, ça raille la jeunesse, ça prétend que l’utopie leur passera, et qu’il est temps de revenir aux choses sérieuses.)

La dévergondée est ma petite-fille.

— Qui aurait pu penser qu’une femme de votre envergure soit déjà grand-mère à…

65 ans, c’est mon âge.

(Tout ce petit monde va se rasseoir. Hubertine, entre deux coulures colorées, fixe sa petite-fille en train d’écrire et lit sur la pancarte tendue à bout de bras : « Mamy arrête tes conneries, le monde ne t’appartient pas, quitte ce C.A. et rejoins-nous, sois la première, montre l’exemple, ta petite-fille qui t’aime, Niki. » Hubertine lui sourit, et silencieusement articule: « Moi aussi, je t’aime Niki ». Puis elle se tourne vers l’assemblée, s’éclaircit la voix, et reprend sa tablette.)

Nos écolabels ont propulsé nos ventes au-delà de nos objectifs mais ne nous y trompons pas, notre opération est du greenwashing pur et simple. Ces jeunes gens dehors, un jour ou l’autre, vous le reprocheront.

— Ils Nous le reprocheront, rectifie le président.

Non, ils vous le reprocheront, car pour ma part je vais m’arrêter là. Posez-vous les seules et bonnes questions. Le quotidien suisse Le Temps, pas un journal de gauchistes, loin s’en faut, a déterminé un certain nombre de questions pour « déceler le vert du faux » titre d’un article du 26 décembre 2019. Une majorité de non est outrageusement inquiétante. Si le groupe devait y répondre, voilà ce que cela donnerait :

La démarche environnementale touche-t-elle au cœur d’activité de l’entité ? Non

Les objectifs annoncés sont-ils chiffrés et planifiés selon un calendrier et une méthode clairs ? Non

Le vocabulaire et les unités employés sont-ils précis ? Non

La démarche environnementale concerne-t-elle l’ensemble des activités de l’entreprise ? Non

L’entreprise est-elle suffisamment transparente sur sa chaîne d’approvisionnement et son circuit de distribution ? Non

La personne chargée des questions environnementales est-elle membre de la direction générale de l’entreprise ? Non

L’entreprise fait-elle amende honorable sur d’éventuelles critiques crédibles et récentes pour des atteintes à l’environnement ? Non

Voyez où le groupe en est… On pourra penser qu’il est facile de quitter le navire quand il prend l’eau, mais c’est une décision engageante. J’ai eu tout le temps d’y penser, comme vous le savez maintenant ma petite-fille est une activiste écologiste, je vous laisse deviner l’ambiance des réunions familiales. Mais ses arguments à la longue ont porté. C’est précisément parce que nous ne décidons de rien et que l’avenir de cette planète ne nous appartient pas que j’ai l’honneur de vous remettre ma démission et de faire tout ce qui est en mon pouvoir, et j’en ai beaucoup comme vous le savez, pour aider les jeunes générations à éviter le grand carnage dans lequel nous les avons entraînés.

Ma petite-fille m’a fatiguée, longtemps, je la trouvais ennuyeuse, à rabâcher le triste état du monde, à vous torpiller le moral, et pourtant je la voyais heureuse de vivre, avide de jeunesse, penchée vers l’avenir, et je réalise seulement aujourd’hui que ces jeunes gens ouvrent une voie salutaire. C’est utopique ? Peut-être… Mais c’est vous qui le dites car ils ont raison : on va droit dans le gouffre. Alors si on peut éviter le grand brasier, il n’y a aucune hésitation à avoir. Que les bonnes âmes se rassemblent, il y a du travail. Quant aux autres, ma foi, vous par exemple, je connais vos méthodes, je sais comment les combattre. Avec celles et ceux de dehors, nous allons agir concrètement.  Ils ont déjà commencé…

Messieurs, je ne vous salue pas.

https://www.youtube.com/watch?v=Lrv-Morm-c0 I feel good James Brown

8 commentaires sur « 46. Greenwashing (ou écoblanchiment ou verdissage) »

  1. Donc, si j’ai bien compris, vous ne me saluez pas… Où ai-je péché? Kwa ke jé fé fô?

    Pourtant j’avais, à très haute et intelligible voix, hurlé ma joie et mon plaisir à la lecture de ce texte génial. Bon… texte, plutôt pamphlet, pris au deuxième degré.
    Comme quoi un pamphlet peut être génial, lourd de sens et de réalisme.
    Merci Louise! (Si vous me permettez cette familiarité)

    Quelques remarques:

    1° Le chiffre de 80% de femmes qui travaillent à temps partiel m’interpelle. Tient-il compte des fonctionnaires où, parité oblige, le 100% travaille bien moins qu’à temps partiel.

    2° J’ai adoré vos trouvailles en matière de panneaux revendicatifs. Me permettez-vous d’y ajouter: «Vous nous avez amenés au bord du gouffre… faisons un grand pas en avant»
    Pour le surplus, dans un de mes textes publié naguère dans mon blog «Au temps des automobilistes» j’avais eu quelques idées
    Lien

    http://histoiresdautomobilesetdemotocyclettes.com/2017/06/03/le-dernier-pour-la-route/

    3° Je ne suis plus ni sexy ni sexa (Once Upon a Time)
    mais la ‘catégorie’ que vous semblez revendiquer m’interpelle, ayant été un engendreur’ de boomeurs, même (re)marié avec une «pièce de collection» de 1955.

    4° J’ai adoré vos allusions au ‘greenwashing’, qui n’ont pourtant pas encore répondu à la question essentielle:

    Le pétrole consomme-t-il plus ou moins d’électricité que le gaz et le charbon?

    5° La (votre) petite fille contestataire de l’histoire est-elle suédoise et se prénomme-t-elle Greta?

    Amicales salutations d’un blogueur blagueur.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour votre lecture. Selon la formule consacrée, « les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. » Cependant, nous nous inspirons tout de même de ce qui se passe autour, donc la petite-fille contestataire peut être cette jeune femme Greta Thunberg ou une autre activiste écologiste, ou un autre, un homme convient également, mais il est vrai que madame Thunberg a capté les esprits. Pour les salutations, et c’est Hubertine qui ne salue pas (ah bah si, mais j’aurais fait la même chose…) toute la gente masculine, et bien heureusement, ne siège pas à des conseils d’administration d’entreprises du CAC 40, il reste des êtres humains qui n’ont pas de jetons de présence sur cette bonne vieille terre et c’est une chance (il faudrait réduire les administrateurs de manière drastique et au plus vite). Pour les 80 %, l’information exacte (le Monde diplomatique décembre 2020) : « 78 % des salariés à temps partiel étaient des salariées ; près d’une femme sur trois occupait un emploi à temps partiel (en 2018)… Donc la parité dans certains secteurs est peut-être possible (pas sûr) mais le partiel très féminin, donc il faudrait calculer sur le moins de 100% combien il resterait… Votre panneau revendicatif est bien, mais oui il ferait très bonne figure. Le dernier pour la route m’a fait beaucoup rire, surtout le dernier argument sur la future veuve. Quant à votre question évidemment drôle… personne n’a encore de réponse !
      Evidemment je vous souhaite une très bonne soirée

      Aimé par 1 personne

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