47. La baroudeuse

Alors on lui dit comme ça : — T’es pas un peu folle d’aller sur les routes, seule, à ton âge ?

Rengaine invariée depuis… Alodie compte sur ses doigts, la première fois qu’elle l’a entendue elle devait avoir une petite vingtaine d’années, donc depuis près de 45 ans :
— Incroyable comme les gens ont de la constance, elle fait remarquer.

Personne ne comprend l’allusion, on la laisse continuer à se masser les pieds tout en la dévisageant. Elle aurait souhaité un peu plus d’espace et de tranquillité, appuyée contre le tilleul, mais bon personne ne semble vouloir bouger. Dans le bois, à proximité du temple bouddhiste, sous les fanions en couleur – rouge feu – vert eau – jaune terre – bleu espace – blanc nuage – recouverts de lettres tibétaines, elle reconnaît la graphie sans parler cette langue, le vent caresse les formules sacrées. Sur plusieurs « chevaux du souffle » est représenté un personnage avec de multiples bras, parfois à califourchon sur un buffle, mais elle en ignore la signification, elle l’a sue, mais l’a oubliée, signe de bonne santé lui disait son maître, « Maintenant que tu as bien suivi l’enseignement, oublie tout, et suis ton chemin », pas si fastoche.  Ses cheveux volètent dans le vent espiègle.

Alodie n’a jamais compris pourquoi les gens la tutoyaient d’emblée, l’effet sac à dos peut-être, dans son cas minimaliste, à savoir un duvet, deux polos Thermolactyl©, une chemise, deux soutien-gorge, quatre culottes, deux paires de chaussettes, un pull, une robe, un pantalon, un short.

Elle reprend son livre, on s’obstine à l’observer avec insistance.

Puis on lui demande à brûle-pourpoint : — Mais t’as pas peur de te faire agresser ?

Alodie ne répond pas, d’expérience elle sait que les gens ont l’imagination morbide vive. D’expérience aussi, elle sait qu’il ne faut pas prêter le flanc à ce genre de discussions. Elle sent quand elle ne risque rien, sans pouvoir le leur expliquer, ce serait difficile. Mais le danger se renifle à des kilomètres à la ronde, suffit d’être attentive, suffit surtout d’éviter les coins à embrouilles.

On persiste à la regarder, elle fait semblant de lire en se disant qu’ils se lasseront avant elle.

On revient à la charge : — Et comment tu fais pour recharger ton portable ?

— Je n’en ai pas.

On glousse : — Quoi ?! T’as renoncé à la vie moderne ?

Des perruches vertes et des oies sauvages se cherchent dans le ciel, Alodie s’amuse de cette chorégraphie improvisée, elle s’échappe de leurs questions inquisitrices puis revient à leurs babillages. On veut savoir pourquoi elle est là, à se prélasser adossée au tilleul. Elle leur répond qu’elle vit avec ce dont elle a besoin, au gré des chemins et des rencontres. On ne pipe pas un mot, les yeux grand écarquillés, quelqu’un lance : — Ça te sert à quoi ? 

Elle lâche son livre : — En échange du vivre et du couvert, j’aide aux travaux des champs, de maraîchage, mais aussi de menuiserie, de plomberie, d’électricité, je peux aussi conter des légendes du monde entier et colporter vos propres fables si vous m’y autorisez.

On siffle d’admiration, le ton change : — Vous savez faire tout ça ?

Alodie plie bagage et leur dit que si une maison est prête à l’accueillir, elle pourrait leur montrer ce qu’elle a appris sur les routes du monde entier depuis le temps qu’elle les arpente. Et voir comment on fait par ici. Il y a toujours à apprendre.

On s’écarte d’elle, on veut lui porter son sac mais elle l’a déjà mis sur son dos, on la précède jusqu’au village.

Demain est un autre jour et elle verra au jour le jour combien de temps elle restera parmi eux.

https://www.youtube.com/watch?v=rl0HiFmts-4 Khusugtun Mongolian Ethnic Band – Toroi Bandi

11 commentaires sur « 47. La baroudeuse »

  1. Texte émouvant, qui me rappelle 400 km de marche au Népal en 34 jours. Aussi les contacts avec les autochtones, surtout les enfants, qui apprennent l’anglais à l’école, et qui étaient fiers d’être les interprètes entre nous et leurs parents. J’ai même pu en aider à faire leurs devoirs. Souvenirs, souvenirs. Merci!

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