51. Jours anniversaires

Pose les bouquets de bourrache au milieu de la table… Oui tu les dissémines, comme tu veux, ça fera plus joli… C’est parfait !

Paule vit sa petite-fille enfourcher son vélo et se précipita vers elle pour lui donner la liste de courses « œufs, pommes (1 bon cageot), radis noir (pour l’apéro) et confirmer les autres commandes » : — En allant chercher ton galant au train, reviens donc avec tout ça, et évite Corinne et son coquin, ces deux-là cherchent toujours à figurer sur la photo et on n’en veut pas…

Puis s’en retourna dare-dare dans les cuisines du gîte communal gracieusement prêté par monsieur le maire. Dans les fait-tout mijotaient, compotaient les recettes secrètes qui mettent en appétit et dans le four gonflaient les gâteaux aux recettes tout aussi secrètes. Une multitude de bougies (environ 150) ont été réservées à côté des vins et sirops de fruits.

Paule s’en revint dans la cour où sa fille dressant la table du banquet d’anniversaire l’informa que les musiciens approchaient : — C’est merveilleux. Nous sommes dans les temps cette année.

Les premiers invités se présentèrent. Ils arrivaient de Paris, de Lyon, de Marseille, de Limoges, de Saint-Étienne, de Narbonne, de Toulouse, du Creusot, de Belgique, de Suisse, d’Espagne, d’Angleterre, de Hongrie, de Russie, des États-Unis, de Nouvelle-Calédonie…

Ils et elles étaient artisans, paysans, philosophes, sans emploi, artistes, universitaires, retraités, humanistes, activistes, plaisantins, communistes, socialistes, anarchistes, pour une république sociale, assurément, laïques et penseurs libres, et chaque année se retrouvaient tous et toutes ici, à l’initiative de Paule descendante directe d’une communarde. Son aïeule, couturière de son métier, conçut un enfant dans la joie des barricades et accoucha d’une fille au début de l’année 1872, sans jamais avoir retrouvé le père, probablement fusillé. L’arrière grand-mère sevrée aux idées de la Commune conçut à son tour dans sa vingtaine d’années un enfant, une fillette qui naquit en l’année 1892. La Grande Guerre estropia les hommes jeunes et la grand-mère de Paule tout aussi éprise des idées de la Commune trouva homme à son goût qu’en 1921, à presque trente ans, une pionnière dans son genre, et mit au monde une fille neuf mois plus tard. Le pli était pris dans cette lignée, il sera dit que les femmes enfanteront des filles, jusqu’à ce que la nature en décide autrement. Celle-ci, à son tour, accoucha d’une jolie petite fille, Paule, en hommage à Paule Mink, au début des années 1950. Cette dernière rencontra un hippy dans les années 1970, qui disparut sur les routes de l’Inde, avec qui elle engendra une fille. Sa propre fille, dont l’histoire se solda par un divorce, accoucha d’une fille à la fin des années 1990, la petite mignonne partit faire les courses et qui avait l’intention ferme de poursuivre ses études et de ne pas faire d’enfant, fille ou garçon. Cela n’empêchera nullement les idées de la Commune de se diffuser… Bien heureusement elles n’en sont pas les seules dépositaires, et sa petite-fille reste libre d’envisager l’avenir qui lui convient.

Paule, notre héroïne, perpétuait cette tradition apprise par ses aïeules, et transmise à ceux et celles présents à ces jours anniversaires, loin des accréditations, invitations, commémorations, de réunir les esprits utopistes, vivants, curieux, cultivés, valeureux, courageux, libres pour s’emparer de l’avenir et voir ce qui peut s’entreprendre au présent.

Les musiciens – accordéonistes, trompettistes, guitaristes… –  s’installèrent, s’accordèrent.

Les amies et les amis se réjouirent de se retrouver cette année encore, ils se serrèrent dans les bras, s’embrassèrent, s’amusèrent, débattirent.

Ils firent ripaille et festoyèrent trois jours durant, le monde se prit un coup de jeune, et le printemps arriva, comme chaque année.

Https://www.youtube.com/watch?v=OzwpihgPhUE Patti Smith et Joan Baez « People have the power »

11 commentaires sur « 51. Jours anniversaires »

  1. J’aime l’instant, c’est à dire les préparatifs, ça sent bon, mais si c’est ainsi, c’est aussi un siècle de préparatifs, de liberté.
    Tu vois, c’est amusant, je termine une nouvelle qui va dans ce sens, la fête et toutes les trajectoires non dites qui viennent.
    C’est tellement chouette ta nouvelle, de cette gamine qui va au village et puis ce retour sur ce siècle. On est bien à la maison!

    Aimé par 2 personnes

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