53. Catcheuse

Il y a des rencontres qui changent toute une vie. Marcela en connaît un rayon sur ce sujet, par exemple sa première rencontre avec son père sur les marches d’une église, où l’on avait préféré la déposer plutôt que… Plutôt que quoi ? Aucune idée car on ignorait son histoire. L’homme qui la trouva affamée plus qu’effrayée la ramena à la maison où sa femme lui dit « on se poussera à table pour lui laisser de la place ». Ils la laissèrent grandir à l’ombre du ring où elle suivait son père d’adoption catcheur partout où il se représentait. Là véritablement elle se sentait dans son élément, dans l’odeur de la sueur, dans le bruit des corps tombés et des cris de souffrance simulée, mais parfois non. Cette enfant de la balle apprit toutes les astuces pas nécessairement académiques sur le terrain.

Qu’elle devint une légende de la Lucha libre, sans jamais avoir perdu son masque, avec son 1,87 mètre pour un petit 90 kilos, tout en muscles qui en impressionnaient plus d’un, n’étonna personne.

Aussi quand elle vit débouler le petit van conduit par Ernesto qu’elle voyait pour la première fois, trimballant sa bande d’adolescents de la dernière chance, elle pressentit que cette rencontre allait changer sa vie. Peut-être la leur.

Cette luchador qui avait remporté des prix prestigieux de tournois de catch, depuis sa retraite dirigeait une école. Ici, l’apprentissage de la lutte, des pratiques sportivo-acrobatiques, des principales prises, comme les ciseaux de tête, le hurricanrana, les appuis sur les cordes, le saut périlleux… pour ne donner que ces quelques exemples, est aussi important que l’instruction, la connaissance et l’élévation de l’esprit. Ici, les cours sont ouverts aussi bien aux filles qu’aux garçons. Et ceux qu’elle reçoit aujourd’hui sont considérés comme des rebuts de la société dont plus personne ne veut, seul leur éducateur Ernesto croit encore en eux et en la méthode de Marcela… L’ultime tentative pour extraire de l’enfer ces gamins grandis trop vite, mal fagotés, mal aimés, maltraités.

Ici, pas de fonte à soulever, mais une discipline de fer !

Et sur ce terrain, Marcela en connaît aussi un rayon. Elle impose au premier regard. Ici pas de dialogue inutile, de l’action de suite. Ici sont nées des vocations de tout ordre aussi bien physiques que spirituelles, scientifiques ou littéraires.

D’expérience, elle sait que personne ne sort indemne de ces retraites mexico-gréco-romaines…

Ici, on apprend qui on est, sa force, ce que l’on peut en faire, on apprend son humanité aussi recroquevillée soit-elle, on apprend à regarder soi et l’autre, et surtout ici on est loin de tout réseau. Donc en dehors de la nature, où ils peuvent hurler tout leur soûl, du ring où ils peuvent se défouler à loisir, de la bibliothèque où ils peuvent étudier, voire se reposer, de la cuisine où ils doivent préparer les déjeuners et dîners à tour de rôle, il n’y a rien d’autre à faire.

Elle préfère les prévenir d’emblée qu’il y aura des moments durs, douloureux, ce sport spectaculaire ne s’exerce pas en un jour, mais elle leur promet que leur premier combat les comblera quand ils entendront le public les acclamer, les applaudir, les encourager, eux les gosses de rien qui auront appris à se relever.

Voilà ce qu’elle a appris de la Lucha libre et voilà ce qu’elle transmet.

Quand on voit Marcela, honnêtement on n’a pas envie de la contredire, ni de la contrarier.

Aucun ado ne moufte.

Quant à Ernesto, ma foi, il lui plaît diablement, et cela elle ne s’y attendait pas. Sur le plateau, jusqu’ici, la solitude surtout lui tenait très bonne compagnie.

Mais il y a des rencontres qui changent une vie, et celle-ci en fait absolument partie. Les contours encore un peu flous bien forcément offrent déjà une évasion, une perspective, un horizon, les frémissements d’un avenir qui ne demande qu’à s’ouvrir.

Jusqu’où mènera-t-elle ? Ils verront bien…

En attendant tout le monde se met en tenue, le premier cours de lutte commence dans une demi-heure.

https://www.youtube.com/watch?v=QMbvpftTEUs One Love Bob Marley

13 commentaires sur « 53. Catcheuse »

  1. A ce stade de la lecture de vos textes d’une telle réalité, je suis convaincu que vous avez eu au moins une dizaine de vies… dans votre vie non?
    Quelle joie de vous écouter. Ecouter? Bien sûr car vos textes dégagent une telle ambiance qu’on ‘entend’, en plus du bruit des corps qui tombent, les hurlements de la foule hystérique de ce genre de sport qu’est le catch! Amicalement!

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    1. Ravie que ce texte vous ait plu, comment se passe votre « voyage » ? Tout le monde va bien (tout le monde inclut le chien bien sûr) ? Au grand plaisir de vous lire, bien à vous, et très bon week-end de Pâques (je sais pas pour vous, mais ici ce qu’il peut faire froid, grrrrr), 🙂

      Aimé par 1 personne

      1. Chez nous, c’est le printemps, avec quelques giboulées bienfaisantes pour le ‘campo’. Quant au ‘voyage’, c’est déjà de l’histoire ancienne. Depuis 3 semaines nous avons réintégré nos pénates et Nico est très content de retrouver ‘sa’ Sierra qu’il n’avait pas eu vraiment le temps d’apprécier. Des immenses promenades et des apéros sur la terrasse. Que du bonheur! Salutations amicales du Sud.
        P.S. Mon 1-Mac a subitement ‘cramé’ et je suis en train de m’accoutumer au nouveau. Il va être temps de reprendre mes loghorées…

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      2. Profitez, profitez (je ne sais pas pourquoi je dis cela, puisque c’est ce que vous faites 🙂 ) et très bonne nouvelle de savoir que nous allons bientôt vous lire, amusez-vous bien et très bonne journée

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  2. C’est assez différent, c’est presque journalistique. la fiction apparait moins, mais la matière est plus présente. On nous informe que cette fille tient une salle et que c’est pas mal, parce que ces gamins, bigre, qu’ils aient encore une foutue chance de voir la vie autrement que comme des gaffes ds la gueule.

    Aimé par 3 personnes

  3. Je ne connais pas la Lucha libre mais votre texte nous plonge de suite dans cet univers , il n’est pas sans me rappeler non plus avec cette discipline de fer qu’insuffle Marcela, l’univers de la lutte et de la boxe que je connais mieux et le dialogue engagé avec des ados en errance .
    Bon week – end de Pâques .

    Aimé par 3 personnes

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