54. Un bon petit vampire

Oh, sur son passage, il arrivait que le reproche fuse, surtout de la bouche de jaloux, à dire vrai.

Aussi passait-il son chemin sans y prêter attention, d’autant qu’il avait horreur d’être en retard.

Les langues fourchues et aigres lui prêtaient une réputation des plus détestables selon laquelle il montrait une affection supposée « sincère », qu’il n’aurait certainement pas donnée à sa propre mère, mais a priori entière, bien qu’insatiable. Le problème résidait peut-être là. ?!.

À y regarder de plus près, quasiment toutes les femmes des environs qui avaient eu affaire à l’énergumène vantaient sa sympathie, son empathie et si quelqu’un ou quelqu’une prétendait qu’elles étaient feintes, on se mettait à réfléchir, par opposition. Mais la contre-offensive s’organisait sans coup férir.

Oui réfléchissez bien… Voyez comment il opère ! insistaient les mégères, les sans-vie, les à-bout-de-souffle, les teigneux. Il s’introduit chez vous avec son sourire charmeur, son rire ravageur, ses bons mots et une prévenance que vos propres enfants ne vous accordent plus depuis qu’ils ont quitté le nid, un peu avant pour certains et certaines.

Des voix contraires et solidaires du tendre couvert d’infamie s’élevaient pour le protéger des ignominies.

Il traversa la rue à vive allure, quatre heures venaient de sonner, le thé ne devait pas refroidir, encore deux cent mètres à parcourir.

Lui qui promettait d’arriver sans frémir comme un sauveur adorait se représenter comme tel, ne l’avouant qu’à sa thérapeute, en toute modestie et avec un brin d’autodérision. Toutes ces femmes qui l’encensaient, l’invitaient, oh il n’y en a pas eu tant que ça, mais un certain nombre, il faut bien le remarquer, oui toutes ces femmes ont contribué à ce qu’il devienne ce qu’il est, l’ont aidé à opérer les choix qui ont construit sa vie. Elles y ont puisé une force et une reconnaissance que personne ne leur avait offertes. En retour, son engouement intact pour les mères de ses amis, les meilleurs bien souvent, ne se démentait pas avec le temps. Malgré le vieillissement de tous les protagonistes. Force était donc de constater qu’il ne dissimulait pas de sombres desseins. Qu’il ait été couché sur moult testaments n’entrait pas en ligne de compte. Les choses se déroulaient ainsi sans que personne en ait discuté auparavant. Lui-même découvrait chez le notaire, en même temps que la famille, ce que l’amitié indéfectible qu’il avait manifestée lui rapportait. Ce mot le répugnait : rapporter ! Lui qui donnait sans calculer justement, qui allait jusqu’à dormir dans les lits de la progéniture légitime, prendre le petit-déjeuner dans leur bol et partager leurs vacances avec une assurance et un humour qui plaisaient tant aux mères, aux pères aussi parfois, aux filles quelquefois, rarement aux fils. Lui qui avait été privé de la présence d’une mère, absorbée par sa carrière et une insouciance de jeunesse à rattraper, trimballait son manque d’amour dont aujourd’hui encore, jeune retraité, il portait bravement l’étendard. Il avait été accepté avec ses infirmités affectives par des adultes étrangers à son monde, qu’il avait su magnifier à leur juste valeur.

Il pouvait prétendre, voire se vanter, d’avoir pu comprendre ces adultes perdus devant leurs enfants entraînés dans une époque tumultueuse et révoltée, d’avoir apporter une forme de paix en leur décryptant, certaines fois en dévoilant, les secrets de leurs rejetons.

À leurs contacts, il s’était embelli et raillait les esprits mesquins qui le pointaient du doigt.

On ne se gênait pas pour lui remonter quelques vacheries, encore maintenant. Il en prenait ombrage et se terrait quelques temps avant de s’en revenir à la lumière pour chasser les démons vengeurs qui comprenaient si peu sa sensibilité. Ses propres amis, dont les parents préféraient l’inviter aux dîners familiaux plutôt qu’eux, au moins tout le monde était assuré de passer un bon moment, se détournaient de temps à autre de lui.

Quel dommage ! Ces situations ravivaient son manque d’amour chronique, que rien ne semblait apaiser, la maturité n’apportant aucun réconfort, il claudiquerait du cœur à perpétuité, dans de bien inutiles souffrances ! Aussi trouvait-il toujours un moyen de les faire revenir vers lui, avec un bouquet de fleurs imposant, des appels insistants, une invitation à un pique-nique, un dîner, « pardon, toutes mes excuses, par pitié, ne me laissez pas seul »… jusqu’à faire céder les pires résistances, puis les habitudes reprenaient.

Tout le monde y trouvait son compte quand on y réfléchissait bien.

Il était le « fils » parfait qui ne pouvait en aucun cas décevoir. Quant à ces dames, elles demeuraient les « mères » idéales, hors d’atteinte d’un quelconque blâme en sa présence.

Juste avant de sonner, il se repeigna comme il le faisait adolescent, la raie sur le côté gauche, une mèche délicatement posée derrière l’oreille. Il avait si peu envie de grandir, malgré les apparences. Il savait qu’à chaque visite il revigorait le sang de ses hôtes. Cette flambée d’éternité des plus illusoires n’avait pas de prix.

https://www.youtube.com/watch?v=qzOmPUu-F_M Pergolesi – Stabat Mater – Nathalie Stutzmann

14 commentaires sur « 54. Un bon petit vampire »

  1. Aux rues que des façades déguisent à longueur de tant comme je suis tes mots, Louise. En en extrayant la quintessence. Et du laid qui a l’art de déborder comme si Machiavel tenait l’aqueux de la casserole, s’élève le miraculeux Stabat Mater de Pergolèse. Moi qui abhorre ce qui trompe je n’entends plus que les anges et je succombe…voilà bien le vent pire…
    Merci Louise, j’ai sain plaisir à te suivre. Ton effacement est un exemple de beau présent. Tu exposes en toute intelligence. Excellente journée à toi, je t’embrasse.
    Alain

    Aimé par 3 personnes

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