55. Apocryphe

Trois décennies, au minimum, qu’Edouard rêvait de le rencontrer. Il avait été conquis immédiatement, dès la sortie de son premier ouvrage dans les années 1980, par l’unicité universelle de cet auteur. Son propre parcours a dépendu de cette hypothétique et fol espoir d’échanger avec cet esprit subtil et, autant dire les mots, ce maître spirituel incroyant d’un genre absolument nouveau. Ce jour arrivait enfin de croiser cet écrivain d’une imposante envergure qui réussit le tour de force de devenir le chef de file d’un mouvement révolutionnaire, de renoncer à la lutte armée, de ne renier aucune de ses idées, de se consacrer à l’étude des textes sacrés en respectant ses non-croyances, notamment dans (un) Dieu, de rester à l’affût de la simplicité de la vie dans sa nudité la plus expressive, encore surpris d’être toujours vivant.

L’interviewer lui offrirait une aura dont il n’avait pas besoin. À près de 64 ans, Edouard avait fait ses preuves dans le domaine des études des textes sacrés, une tradition qu’il transmettait avec brio à un public de plus en plus large. Cependant, recevoir ce grand écrivain à une heure de grande écoute, en direct, comme invité exclusif dans son émission radiophonique le ravissait ; d’autant plus qu’Edouard, et lui seul, avait été retenu. Il n’y aurait qu’une seule interview. Edouard en jubilait encore alors que l’émission avait commencé depuis une bonne demi-heure. Leur conversation éloquente entre esprits raffinés le fascinait. Son admiration devait s’entendre. Qu’importe ! Il assumait. Cet écrivain possédait cette qualité rare de se montrer disponible, drôle, clair, charnel, de vous amener là où vous ne penseriez jamais aller, dans une balade à la rencontre du monde avec comme guide la lecture et l’écriture quotidiennes et cette recherche constante de plaisirs à portée de main comme regarder un nuage, sentir le parfum d’une fleur, observer un visage humain, un chat, une poule, écouter le bruit du vent… dans la vie, toujours dans la vie, en suspens dans le temps.

Edouard menait l’interview avec finesse, à la hauteur de son invité, qui de toute évidence appréciait, au point de se laisser aller à une humeur facétieuse, lui d’ordinaire plus réservé.

Au détour d’une phrase, l’écrivain cita une maxime d’un grand maître mystique du XVIIIe siècle. Une torpeur s’abattit sur Edouard. Mon Dieu, dans quel embarras il mettrait l’écrivain si… Il respira péniblement, sa productrice lui fit signe de poursuivre. Edouard dévisagea son invité, grimaça un affreux rictus, trop forcé, il réfléchissait à toute allure. S’ouvrait devant lui une minuscule fenêtre de tir pour rétablir le plus improbable mensonge dont il était l’auteur, né d’un humour potache un soir d’agacement pour moucher ces intellectuels qui se gargarisaient de noms savants et ponctuaient leurs propos de phrases attribuées à untel ou unetelle sans vérifier la source. Il avait donc inventé de toutes pièces la phrase qui venait d’être citée et l’avait accolée à un auteur que personne ne lit, ou si rarement… Il lui avait paru si facile de flouer ces beaux parleurs, cette intelligentsia, sans se douter que son petit jeu lui reviendrait en pleine poire après s’être répandu dans les milieux les plus sérieux, lui-même ayant poussé le vice à mettre cette fameuse phrase en exergue d’un de ses essais. Edouard savait pertinemment que personne ne le remettrait en question. On lui faisait confiance.

Sa productrice impatiente l’enjoignit à se manifester dare-dare, son invité le regardait et d’un geste de la tête, discret, le poussait à enchaîner.

Edouard balbutia rapidement : « Cette phrase est apocryphe. »

« Je le sais » fut la réponse, et l’invité monologua le dernier quart d’heure, dominant largement une conversation inexistante, mais de toutes les façons il s’en moquait, batailler ne l’intéressait pas, il avait des choses à dire avant de rendre l’antenne. Dans les dernières minutes, il tendit les mains vers Edouard et le remercia chaleureusement de l’avoir invité, en ajoutant que « le savoir est un partage, nul ne peut se l’accaparer et prétendre le détenir, car c’est collectivement que nous créons et changeons notre civilisation ».

La musique du générique retentit, l’émission était terminée, le grand écrivain se leva et, se penchant vers Edouard, lui précisa qu’ils ne se reverront très certainement jamais, que cette fameuse phrase s’est répandue indûment avec une frénésie démultipliante, certains allant même jusqu’à s’en attribuer la paternité, et qu’il eût été beaucoup plus simple de répéter, encore et encore : vérifiez vos sources, retournez aux textes d’origine et suivez le raisonnement qui s’éveille, alors un dialogue intertextuel peut s’établir.

Edouard resta coi.

L’écrivain lui posa la main sur l’épaule, qu’il secoua fraternellement, pour lui donner du courage :

— « Je ne sais pas comment vous allez faire pour circonscrire ce feu ravageur, mais je vous fais confiance. Bonne chance ! »

https://www.youtube.com/watch?v=D_P-v1BVQn8 Gilbert O’Sullivan Alone again (naturally)

18 commentaires sur « 55. Apocryphe »

  1. Une grande claque sur le museau des prétentieux qui citent à tout va, sachant que personne ne les remettra en question …
    Merci Louise!
    Pour ce qui est de Gilbert O’Sullivan, j’ai ouvert le lien, le nom m’étant familier. Mais non, rien à voir avec Vernon (!). Ce chanteur m’est parfaitement inconnu. En entendant les quelques notes et paroles, ma femme, une babyboomeuse (1955), s’est approchée de mon écran, étonnée de mon choix musical. J’ai bien dû avouer que je n’avais jamais entendu ce chanteur. Elle a conclu: J’étais surprise que tu écoutes ce genre de musique… ‘c’est de mon époque’.

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  2. Si je te dis que ton article me plait bien, bien qu’ayant le sentiment que ça t’étonneras pas des masses, quand m’aime , un coup de pied dans le fonds baptiste mâle ça réchauffe
    Boris et l’en cornet voilà qui souffle sans tabou en parfaite connaissance du sujet….
    Bonne journée Louise, t’as gagné un baiser répété.
    N-L

    Aimé par 3 personnes

  3. eh!
    D’une satisfaction totale, ils sortent toujours du jeu indemnes. Quel est le problème ?
    Il y a une toute petite chose, qui me… C’est la bascule, ce que le grand penseur préconise de dire plutôt que de…
    L’apocryphe est tellement drôle.

    Aimé par 3 personnes

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