60. Samaritain

Il revenait inlassablement devant l’une des portes de la ville, à l’endroit exact où il avait passé son enfance et son adolescence, sur les terres bétonnées, ravinées tel son visage qui avait su garder une fraîcheur, étrangement, malgré les cicatrices qui lui burinaient la face accentuant un charme inquiétant et attirant.

Son air de filou aux grands yeux innocents plaisait et il en jouait, depuis si longtemps qu’il en avait oublié qu’il vieillissait plus qu’il ne grandissait. Il fêtera ses soixante ans dans une quinzaine de jours, et s’accordait chaque matin dans la glace dix ans de moins, au bas mot. D’ailleurs il n’hésitait pas à changer sa date de naissance au gré des rencontres. Il s’ingéniait à penser et à faire croire que le temps n’avait plus aucun effet sur lui, l’avait effleuré une bonne fois pour toutes et le laissait tranquille sans qu’aucune ride ne vienne ternir sa bonne gueule de fripon.

Aussi en abusait-il auprès des femmes. Il les pêchait aux appâts naturels comme il disait et, dans la nasse de profils variés, sélectionnait les plus sensibles, les plus fragiles, les plus âgées, les moins fortunées, les plus solitaires, les plus généreuses plus promptes à faire des cadeaux qu’il revendait aussitôt. D’autres menus larcins picorés chez les unes et les autres amélioraient l’ordinaire.

Il prétendait que toutes ces femmes avaient droit au bonheur, ce qu’il leur apportait. Son côté samaritain. Aucun remords ne venait hanter sa conscience. Il avait toujours vécu ainsi et ne savait vivre que dans le sillage des autres sur lesquels il se greffait pour se retirer uniquement quand il avait trouvé un nouveau refuge. En échange, sans réciprocité aucune, il conservait une totale liberté de mouvement.

Au comptoir du café situé à l’angle du boulevard circulaire, posté devant un crème, il guettait un pote comme il disait, n’importe lequel fera l’affaire, à qui il allait raconter sa dernière virée, de courte durée, car ainsi il procédait.

Il lui fallait narrer comme une bonne blague sa dernière aventure, parce qu’il faisait rire, peut-être aussi parce qu’il ne se rendait pas compte de ce qu’il pouvait provoquer bien qu’il sentît que quelque chose ne tournait pas rond en lui et quelquefois autour de lui, en s’octroyant le bon rôle sans jamais relater la véritable histoire. Il taisait ce que son instinct de survie, autour duquel sa vie s’était organisée, depuis son plus jeune âge, lui dictait en lui commandant de parer aux principales commodités, à savoir : 1/ dormir au sec, 2/ si possible le ventre plein et 3/ au chaud tant qu’à faire.

Comment pourrait-il avouer qu’une fois la belle trouvée, il lui promettait un vide affectif avec des mots doux et la voix enjôleuse, tout en garantissant qu’avec lui l’histoire dépasserait rarement, voire jamais, deux mois avant de s’éclipser. Il prévenait voilà tout. Généralement la dame s’efforçait de se montrer à la hauteur d’une histoire digne de ce nom. Question d’orgueil, parfois de sentiments. Dès lors, il mettait en place une vie tranquille, se montrait présent de loin, pratiquait l’absence active et en profitait, tout dépendait de la patience de la belle. Il s’adaptait aux circonstances, se persuadait-il, en en faisant le minimum. Il donnait de son corps, et si quelqu’un s’hasardait à prétendre qu’il se prostituait en quelque sorte, il ruait dans les brancards.

Il voyait parfaitement quand l’histoire commençait à battre de l’aile, par lassitude bien souvent, rapidement son stratagème était percé à jour. Les dames comprenaient au bout d’un moment qu’elles faisaient face à un bon-à-rien aux renforts mythomanes. La déception pointait le bout de son nez et dès qu’une discussion à peu près constructive lui était proposée, il prenait la poudre d’escampette. Aucune d’elles ne le revoyait jamais.

Le seul endroit où sa grande carcasse se profilait était à l’une des portes de la ville où un bout de son âme restait collé au bitume.

https://www.youtube.com/watch?v=vbvyNnw8Qjg Queen – Freddie Mercury – Bohemian Rhapsody

17 commentaires sur « 60. Samaritain »

  1. Qui, parmi les hommes, les vrais bien sûr, qui vous lisent, ne se retrouve pas (même qu’un petit peu!) dans la peau de cette ‘bonne gueule de fripon’? Peut-être même avec un touche de jalousie et de regrets, non?
    Amicalement à vous Louise, et je me permets une bise affectueuse pour saluer votre manière unique de nous conter de savoureuses et truculentes tranches de vie…

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  2. Eh bien voilà, je viens de rattraper un peu du retard que j’avais pris dans la lecture de votre blog.
    Je dois vous faire un aveu, Louise. Je lis vos articles dès que je le peux. Et j’aime bien (j’aime cette écriture dynamique et ces tranches de vie). Je les like, bien sûr. Je me souviens même de chacun d’eux. Mais comme le plus souvent, je passe le soir tard, plus ou moins fatiguée ( plutôt plus que moins), je ne laisse pas de commentaires comme ils le mériteraient. C’est surtout que je suis très bavarde. Et du coup, ça me fait souvent m’endormir tard, la tournée de « mes » blogs (. chouchous).
    Pour une fois, je vais vous le dire: vos textes (aux sujets divers) remplis d’humour, pleins de vie (d’énergie même)et de bonne humeur me font souvent sourire. C’est, en tout cas, toujours un agréable moment de lecture, car non seulement ils sont intéressants, mais très bien écrits, en plus. Et pour ça, merci. Aussi, maintenant, je passerai plutôt le matin ( à l’heure du premier café), je suis plus en forme pour commenter.
    A bientôt, donc.Au plaisir de vous lire

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci beaucoup pour votre message, et ne sentez obligée de rien, les journées ne font que 24 h, et nous faisons tous comme nous pouvons (je vous avoue que de mon côté je lis sans toujours laisser un message…), quoi qu’il en soit profitons de la bonne humeur, :-), et de la joie de vivre, :-), et au plaisir de vous lire également, très bon week-end

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