63. Master vermeil

Le score extrêmement serré ne permettait pas à ce stade du tournoi d’estimer quelle équipe l’emporterait au final.

La chaleur accablante fut invoquée par l’équipe Indigo – 2 hommes, 1 femme – pour reporter la dernière épreuve. Le jury après une rapide délibération et une consultation du règlement de l’association de pétanque de la Liberté rejeta leur requête et leur distribua des chapeaux bob, en plus des panamas offerts aux deux équipes de sexagénaires finalistes, l’Indigo donc et la Jaune canari – 3 femmes.

Le terrain avait été re-sablé, sans être balayé comme il se doit, ni même tamisé.

Il revenait aux Jaune canari, ayant remporté la mène précédente, de commencer. Elles demandèrent un nouveau jeu de deux boules, ce qui leur fut accordé au grand dam des Indigo, mais rien ne l’interdisait selon le règlement. On leur apporta donc un nouveau cochonnet en buis laqué rouge puis à chacune une boîte de deux boules de pétanque demi-tendre en acier inoxydable, 72 mm de diamètre, 710 g pour la pointeuse, 74 mm,
690 g pour la tireuse et la milieu. Elles testèrent la prise en main, longuement, précieusement. Les Indigo, tenants du titre, faut-il le rappeler ?, marquèrent un certain agacement face au numéro totalement exagéré à leur goût des Jaune canari, mais surent se contenir.

Enfin, les pétanqueuses se tournèrent vers le jury pour signifier qu’elles acceptaient le nouveau jeu et s’avancèrent sur le terrain jusqu’au cercle à la craie blanche tracé au sol.

Le but est lancé, à une distance validée par le jury malgré une première opposition, quasi protestation, des Indigo, puis la partie démarre véritablement.

On ne rit plus, on ne plaisante plus, le public lui-même semble retenir son souffle, les oiseaux ne gazouillent plus, les chiens n’aboient plus.

Des milliers de regards pointent vers la première boule qui dans une esthétique roulette frôle le bouchon avant de s’immobiliser quelques centimètres plus loin.

Les Jaune canari emportent point après point. Chaque point est contesté, mesuré, homologué au millimètre près. Les Indigo humiliés par la supériorité de jeu de leurs adversaires les invectivent, dérapent dans l’insulte sexiste. Au sein de leur équipe, l’unique femme préfère se désolidariser plutôt que soutenir muettement cette tentative de déstabilisation vile, mesquine, absolument pas digne de leurs valeurs, en tous les cas pas des siennes. Elle se fait porter pâle et sort du terrain comme le règlement le lui autorise. Le jury rappelle à l’ordre les deux boulistes restants, non il n’y a pas de remplaçant, faut-il leur lire le règlement INTERNATIONAL sportif de la pétanque qui corrobore celui de leur association ? Devant leur mauvaise foi manifeste, un premier avertissement leur est donné. Le ton monte, les pétanqueurs très piqués au vif s’en prennent à l’arbitre qui met le holà en s’adressant directement au président du jury. Celui-ci leur indique que s’ils persistent dans cette attitude peu sportive serait envisagée une interdiction temporaire de compétition.

Les pétanqueuses sur un ton volontairement moqueur demandent si la partie peut reprendre avant qu’elles soient déclarées vainqueuses !

La compétition repart de plus belle, sous le soleil implacable.

Ça transpire à grosses gouttes sous les panamas des seniors, des femmes comme des hommes.

Le public s’est abrité sous des ombrelles de couleur claire ou sombre. Les pompiers  craignent le malaise chez les boulistes multipliant les prouesses techniques pour remporter un point et demandent au jury de rappeler l’importance de s’hydrater avec des boissons non alcoolisées.

Le jury souhaite imposer une pause, non réglementaire. Les deux équipes râlent puis refusent, clair et net.

On ne peut pas les empêcher de jouer, rien n’est prévu en ce sens dans le règlement.

Les Jaune canari poursuivent leur ascension et franchissent la dizaine de points avec une facilité presque déconcertante.

Mais à un point de la victoire, elles se font pulvériser leur ivresse boulistique.

Le tireur Indigo fracasse leur jeu d’un lancer puissant et remet en cause toute la stratégie initiale adverse. Les Indigo reprennent la main.

Les deux équipes se retrouvent rapidement à égalité.

Il reste une dernière boule à jouer, l’ultime, dans l’équipe Jaune canari.

Les deux équipes se dévisagent.

La milieu prend place dans le cercle à la craie blanche, elle seule qui déterminera l’issue de cette rencontre. Va-t-elle tirer ? Va-t-elle pointer ? Elles n’ont plus le temps de se concerter mais se connaissent suffisamment pour savoir exactement quoi faire.

Elle regarde attentivement le terrain, les boules, a une vue d’ensemble quasi instinctive, se tourne lentement vers l’équipe adverse puis cherche du regard leur pétanqueuse assise sur un banc à qui elle adresse un joyeux clin d’œil avant de s’accroupir et d’un geste leste et gracieux, comme si la boule pesait le poids d’une plume, réalise un devant de boule osé et très calculé qui se colle au but dans une chorégraphie parfaite.

Les femmes explosent de joie. Les Jaune canari viennent de remporter le tournoi et de se qualifier pour la sélection nationale.     

https://www.youtube.com/watch?v=kaDy0EyGQi8 Here comes the sun (the Beatles) – Beautiful Japan

19 commentaires sur « 63. Master vermeil »

  1. Bonjour,
    Belle partie de pétanque et d’ecriture. Ce texte est très bien écrit avec une belle précision. On est happé par l’histoire et par la touche finale des canaris. Merci pour ce partage….(je ne connais pas votre prénom.
    J’ai aussi aimé la fraicheur et l’originalité de la version « here come the sun »
    Bon week-end
    Alan

    Aimé par 1 personne

  2. Du Léon Zitrone… mais en beaucoup mieux. Whahou l’ambiance. Whahou le reportage!
    Plusieurs minutes après la fin de cette intervention dithyrambique je suis encore à essayer de reprendre mon souffle…
    Enfin du sport spectacle, on en oublierait des événements secondaires comme la Coupe d’Europe de foot ou la demie finale de Roland Garros!
    Merci Louise pour ce grand moment!

    Aimé par 1 personne

  3. Boulodrome, vélodrome, vaccinodrome… presque un « Dôme » israélien !
    Joli suspense…

    Il vaut mieux en effet que les affrontements idéologiques se pratiquent sur un terrain sablonneux que dans des tirs de roquettes hasardeux.

    Ces femmes aiment les boules. Ce jeu ne devrait pas mériter un quelconque couvre-feu ! 🙂

    Aimé par 2 personnes

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