64. L’ex

L’interphone grésilla. Elle n’attendait personne, aussi ne répondit-elle pas.

On insista.

La sonnerie stridente l’empêchait d’écouter sereinement l’enregistrement de Madame Butterfly, d’apprécier à sa juste valeur l’interprétation exceptionnelle de Suzuki, la servante de Cio-Cio-San, littéralement « madame papillon » en langue japonaise, par une (très) jeune mezzo-soprano tout en promesse pour la préparation de sa prochaine audition au Conservatoire national supérieur de musique. Il y avait encore du travail à accomplir, bien sûr, mais quelle maîtrise déjà, quel potentiel !

On insistait toujours. Elle coupa le son et d’un pas agacé se dirigea vers l’appareil perturbateur qu’elle attrapa rageusement pour s’écrier :

– Oui, c’est pour quoi ?

– C’est moi.

C’est moi… Depuis quand n’avait-elle pas entendu cette voix ? Une quinzaine d’années au bas mot elle estimerait.

– Tu m’ouvres ?

– Tu plaisantes ?

Un silence pesant à l’autre bout du combiné. Elle allait raccrocher quand sa (petite) voix bien timorée cette fois-ci résonna de nouveau.

– Il faut vraiment que je te parle. Ouvre-moi la porte… euh… s’il te plaît.

– Tu plaisantes ?

– Attends, ne raccroche pas, je t’en prie, j’ai vraiment besoin de ton aide, tu es la seule personne que j’ai réellement aimée, je m’en rends compte, oh il m’a fallu du temps pour que cette évidence m’apparaisse, c’est vrai, il m’a fallu tomber et me relever, tomber et me relever…

– Ça y est, t’as fini ton numéro ? Bon je suis très occupée, sa’…

– Attends, je t’en supplie, attends, laisse-moi te parler… en face à face…

– Tu plaisantes ?!

– Je sais, j’ai merdé, je n’ai pas été à la hauteur, mais tu restes l’amour de ma vie.

– Sérieusement ?

La conversation prend une tournure qui ne serait pas loin de la distraire si une montagne de travail ne l’appelait.

– On arrive à des âges, 69 ans c’est pas rien quand on y pense, où l’on peut encore, ouf, reconsidérer les choses. Nous avons su innover de nouvelles relations amoureuses, nous saurons inventer encore et encore de nouvelles relations de vie, tout simplement… Ah bonjour madame, je peux passer derrière vous s’il vous plaît.

– Vous allez chez qui ?

– Madame…

– Madame ben Arba ? demanda-t-elle par le micro de l’interphone.

– Oui ?

– Ne laissez pas passer cette personne, c’est pour du démarchage…

Elle entendit la porte du hall s’ouvrir puis se refermer. Elle resta l’oreille aux aguets.

– C’est pas malin. Pour qui tu me fais passer ?… Écoute-moi, j’ai besoin de savoir ce que tu penses de moi, de me le dire, je peux encore me remettre en question, j’ai besoin d’aborder mon avenir qui durera le temps qu’il durera avec confiance et estime de moi.

– Sérieusement ?

– J’ai vécu des histoires dingues tu sais, je voudrais te les raconter, j’ai rencontré des gens incroyables, et je n’ai pas réussi à t’oublier.

– Sérieusement ?!

– Ça peut sonner un peu faux, mais à se parler par combiné interposé ça aide pas à l’écoute subtile, que tu possèdes soit dit en passant, pour ressentir la justesse de mes sentiments… Alors tu veux bien m’ouvrir ?

– Tu débarques sans prévenir après un temps incalculable, ta voix trahit précisément tes sentiments, à l’encontre de tes mots, je ne sais pas ce que tu veux, et je t’avoue que je ne veux pas le savoir, je ne suis pas un territoire à reconquérir, je te laisse avec ta séduction de pacotille, tes louanges un peu trop écœurantes à mon goût. Le plus tordant est que tu ne m’as toujours pas demandé comment je vais. Mais ton « Je » a l’air de se porter à merveille. Bref, ne t’avise pas à resonner, je le prendrai extrêmement mal. Fin de la conversation.

https://www.youtube.com/watch?v=Us-TVg40ExM
Stand by me / Playing For Change | Song Around The World

37 commentaires sur « 64. L’ex »

  1. A part of the song says:
    « Whenever you are in trouble,
    you will stay with me?
    Oh stay with me
    Oh just stay, oh stay
    Stay with me. »
    Well, that does not apply, not even close, in the conversation of the characters in your story. A wise decision not to fall back into the entanglements of selfish love. I found the narration great. Have a good weekend.
    Manuel Angel

    Aimé par 2 personnes

  2. Bonsoir Louise !

    J’aime vos textes… c’est avéré et vous devez le savoir !
    J’aime aussi commenter vos publications. Hein, vous ne vous en étiez pas doutée ?

    J’ai eu une vie sentimentale assez… heu… assez ‘mouvementée’ et aurais pu jouer le rôle du personnage de votre scénario mais je ne me vois pourtant pas presser le bouton de l’interphone après 15 ans. Ce laps de temps me paraît être un peu exagéré, non? La conversation au ‘parlophone’ me rappelle qu’en Andalousie, nous avons souvent été les témoins hilares ce genre de dialogue : ¿ Quién es ? ¡Soy yo! (En espagnol on met un signe inversé avant un dialogue !)

    Une dernière remarque : Je prétends qu’une rupture ne peut pas être annulée, ni oubliée, ni réparée. On fait parfois semblant de renouer, mais la réalité nous rattrape toujours. Ce n’est qu’une affirmation personnelle et, ô combien je souhaiterais avoir tord.

    Tiens voici le lien d’un texte publié ici il y a quelques années.

    https://wordpress.com/post/akimismo.wordpress.com/3208

    Bonne lecture et merci encore de nous faire réfléchir avec vos textes pertinents. Amicalement à vous !

    Aimé par 3 personnes

  3. Bravo!
    Beaucoup de vos lecteurs doivent regretter de ne pas avoir eu l’occasion de faire la même chose! Et, Vlan!
    Bien Cordialement ! Très Bonne Journée ! Pour Vous!
    Evelyne

    Aimé par 1 personne

  4. Bon Lojouruise !

    J’aime vos textes… c’est avéré et vous devez le savoir !
    J’aime aussi commenter vos publications. Hein, vous ne vous en étiez pas doutée ?

    J’ai eu une vie sentimentale assez… heu… assez ‘mouvementée’ et aurais pu jouer le rôle du personnage de votre scénario mais je ne me vois pourtant pas presser le bouton de l’interphone après 15 ans. Ce laps de temps me paraît être un peu exagéré dans votre récit. La conversation au ‘parlophone’ me rappelle qu’en Andalousie, nous avons souvent été les témoins hilares ce genre de dialogue : ¿ Quién es ? ¡Soy yo! (En espagnol on met un signe inversé avant un dialogue !)

    Une dernière remarque : Je prétends qu’une rupture ne peut pas être annulée, ni oubliée, ni réparée. On fait parfois semblant de renouer, mais la réalité nous rattrape toujours, mais ce n’est qu’une affirmation personnelle et ô combien je souhaiterais me tromper…

    Tiens voici le lien d’un texte publié ici il y a quelques années.

    https://wordpress.com/post/akimismo.wordpress.com/3208

    Merci encore de nous faire réfléchir avec vos textes pertinents. Amicalement à vous !

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour vos lectures, et vos commentaires qui sont toujours les grands bienvenus car l’interprétation de chacun et de chacune est bien souvent, pour ne pas dire toujours, passionnante. Votre éclairage de ce fait me paraît donc précieux. Vous y apportez votre sensibilité et cette interaction donne un relief inattendu au texte. C’est ce qui est bien, je trouve. Et je vous rejoins sur votre affirmation personnelle… Je vais aller lire votre texte et je vous remercie pour le lien.
      Amusez-vous bien et passez un délicieux week-end

      Aimé par 1 personne

  5. Bonjour Louise

    Après ce court mais bien agréable moment de lecture, j’espérais ( plus ou moins) au fond de moi entendre un extrait de madame Butterfly 😉 Pour autant, dans un tout autre genre,, « Stand by me » n’est pas mal, non plus. Pas mal du tout même.
    Et sinon, j’avais envie qu’elle craque, moi, la dame. Ne serait-ce que pour en savoir plus sur leur histoire commune. Autrement dit satisfaire ma curiosité grandissante. 15 ans pour s’apercevoir que telle personne a été notre seul et vrai grand amour ? Et pourquoi pas, d’ailleurs ? Mais le temps à guéri les (eventuelles) blessures. L’autre n’a – et c’est bien normal, pas du tout envie de remettre le couvert. Quand c’est fini, c’est fini.
    En tout cas, à 69 ans, il a la forme et le moral, le monsieur. Et la scène de l’interphone m’a bien fait rire. Euh, elle lui en veut toujours à ce point-là, quinze ans après ?!

    Merci Louise.Bon week-end à vous. Et à bientôt, au plaisir de vous lire.

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci beaucoup pour votre lecture et l’apport de votre vision, vos questions sont super !!! Alors vous remarquerez que pas une seule fois il est indiqué si c’est un homme ou une femme qui sonne à l’interphone, 🙂 Cela laisse à chacun et à chacune tout loisir (et tout espace) pour y intégrer sa propre lecture, sa propre histoire, ses propres personnages, ses amours, c’est ce qui est merveilleux je trouve.
      Très bon week-end à vous également et à bientôt de se lire, 🙂

      J'aime

      1. Mais oui, c’est vrai, au fait. Et cette question là, est-ce un homme, est-ce une femme, je ne me la suis pas posée. Peut-être parce que c’est une femme qui écrit ( j’en ai oublié que je est un autre), que je suis aussi une femme…
        Et le coup de l’interphone, j’en serais bien capable. De même que mon ex… oui, lui aussi. Qu’il revienne dans 15 ans ! 🤣
        Une chose est sûre: tout est possible. Même les choses aux quelles, on ne s’attend pas. Surtout celles là justement.
        Trop forte Louise. Bravo.

        Aimé par 1 personne

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