65. The show must go on

Quand la gamine poussa la porte de sa boutique, entra en jetant un coup d’œil circulaire manifestement de connaisseuse et huma l’air ambiant de la cordonnerie, la curiosité de Georges connut un pic rarement atteint.

La petite, belle allure, des yeux vifs d’intelligence, pas plus de vingt-ans il dirait, portait ni sac, ni bijoux, et de toute évidence ne venait pas apporter des chaussures à réparer. Déformation professionnelle oblige, il regarda immédiatement ses pieds. Elle portait des bottines sandales de très bonne facture artisanale.

Ils se jaugèrent un instant, long, sans échanger un mot. Puis elle se tourna et désigna l’affichette sur la vitrine « bail à céder – départ retraite ».

Il regarda de nouveau ses bottines. Elle les ôta et les plaça sur le comptoir pour qu’il les inspectât tout son soûl.

Ce qu’il avait pris pour du cuir neuf se révélait après une observation minutieuse du matériau de récupération rénové, martelé, assoupli et il fallait posséder un œil expert pour déceler une différence. Il poursuivit son inspection : ressemelage complet cousu, à la couture Blake… de l’excellent travail.

Avant qu’il ne lui demande quoi que ce soit, elle déposa trois papiers officiels sur le comptoir et sa pièce d’identité : un CAP (certificat d’aptitude professionnelle) chaussure, un CAP cordonnier réparateur et un diplôme d’ingénieure Tannerie, Mégisserie, Chaussure, Maroquinerie ainsi qu’une étude de faisabilité économique et financière.

Il la dévisagea :

– Vous savez que…

– Oui, 3 personnes sur 20 portent des baskets mais le marché des chaussures n’est pas mort. On peut en réparer de toutes sortes, de la babouche au brodequin en passant par le napolitain ou la socque et même la basket, en créer, y compris du sur mesure à de très bons prix avec des matériaux récupérés… Vous en avez la preuve en mains. Faites-moi confiance. Le marché des chaussures n’est pas mort…

Il ricana :

– Pas tout à fait non, c’est une question de jours…

– Le monde ne s’écroulera pas après vous, nous en construisons un nouveau.

– Vous me laissez réfléchir ?!

– Pas question. Je suis votre meilleure offre, et vous le savez.

https://www.youtube.com/watch?v=YsSWoJ5u3Pg Les pantoufles à papa de Jean Constantin

16 commentaires sur « 65. The show must go on »

  1. Trois personnes sur vingt portent des baskets Dans ma ville je crois bien en voir plus que ca, en jean-baskets, en short-baskets et même en robe-baskets. A commencer par moi. Aussi il faut bien le dire, une paire de baskets de marque n’est pas donnée.
    Cela dit, revenons-en à notre cordonnier. Un métier qui semble se faire rare. Et celui de mon quartier fait surtout des clefs, recoud des lanières de sacs à mains et ne semble pas très occupé. Ni motivé (l’autre jour, il n’avait même pas de chausse-pieds à me vendre).
    Dommage. La preuve en est. La « gamine » nous fait fait une belle démonstration probante. Une passionnée ! Et c’est tant mieux. Car si la plupart du temps, je porte des baskets, j’ai un très très gros faible pour les escarpins ( entre autres les M…. pour ne pas citer la marque)…

    Bonne soirée, Louise. A bientôt !

    Aimé par 1 personne

    1. J’en porte aussi (des baskets, plus rarement des escarpins, mais c’est vrai que c’est très joli, des bottines aussi, des sabots, des babouches, des sandales, etc, etc.) et une nouvelle génération de cordonniers et de cordonnières est en train d’émerger. j’aime imaginer qu’ils et qu’elles vont créer des chaussures y compris des baskets, vont pouvoir les réparer, les rénover… sans que cela nous coûte deux bras, deux jambes ! 🙂
      Merci beaucoup pour votre lecture,
      très bonne journée

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    1. Merci beaucoup pour le lien de la chanson de Francis Lemarque sur Le Cordonnier… Oui les bonnes chaussures existent, et bien heureusement, mais pourquoi ne pas lancer un appel pour un nouveau cordonnier ou une nouvelle cordonnière dans votre petite ville de montagne ? Histoire de discuter bonnes godasses de marche de temps à autre :-), très bonne soirée

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  2. Mon commentaire avec beaucoup de retard 😉 . J’ai aimé l’assurance et la confiance de cette jeune femme hors des modes et du temps qui reprend une boutique avec force et conviction. Quand j’étais enfant, j’étais fasciné par le talent et la gentillesse du cordonnier. Et puis l’odeur agréable de la colle et du cuir. J’aime faire durer des chaussures choisies avec amour. C’est pour cela que je les choisies durables et réparables. Ce serait chouette de concevoir des baskets modernes et réparables.
    Merci Louise pour ce chouette texte.
    Alan

    Aimé par 1 personne

    1. Oh oui ce serait un vrai progrès des baskets modernes et réparables, mais la jeunesse va y arriver, :-), et comme vous le décrivez si bien, l’atmosphère d’une cordonnerie est très spécifique, merci beaucoup pour ce retour-témoignage, :-), très bonne soirée

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