67. Amour filial

Arlette patientait dignement sur une chaise à peu près confortable que le vendeur, un petit jeune quadra estima-t-elle, lui avait apportée. Une légère exaspération commençait à poindre, mais elle se contenait, et s’en félicitait. Vieillir la rendait plus zen, indubitablement, elle savait reconnaître les priorités sans se perdre dans un dédale d’inepties. Néanmoins, son emploi du temps chargé ne l’autorisait pas à philosopher toute l’après-midi dans cette boutique chic où elle regrettait d’avoir emmené sa fille.

– Alors, ma chérie, tu te décides ? lança-t-elle enfin sur un ton qu’elle aurait souhaité plus enveloppant, pour ne pas dire plus maternel, mais elle n’accordait aucun crédit à cet adjectif.

Zsa-Zsa délaissa les robes, chemisiers qu’on ne cessait de lui apporter, tous plus soyeux et hors de prix les uns que les autres, et se tourna vers sa mère en soupirant :

– Tu sais bien que je ne porte pas du tout ce genre d’habits.

– Change de style, ça te fera le plus grand bien. Tu n’es pas condamnée à être la même toute ta vie, ton look baba-cool me faisait rire, du bout des commissures, quand tu avais 15 ans, mais à ton âge, ça frise le ridicule.

– Écoute, maman, je ne t’ai rien demandé.

– Ne m’appelle pas maman, ça aussi c’est ridicule.

– Tu veux que je t’appelle comment ?

– Tu ne m’appelles pas, je suis juste en face de toi et j’entends encore très bien. Choisis ce que tu veux, c’est un cadeau, ça ne se refuse pas un cadeau, laisse-moi te faire plaisir pour une fois.

– Je ne peux pas, mam’…, je n’ai pas prononcé le mot honni, je ne peux pas, regarde ce prix, il correspond au PIB de l’île de Malte…

– Tu exagères toujours. Tu t’en moques, c’est moi qui paie.

– Je ne peux pas, je te dis que je ne peux pas.

– Oh, tu me fatigues, tu te refuses à tout, profite un peu, ça te changera, je ne t’offre pas de tels présents tous les jours, ni même toutes les décennies, c’est exceptionnel !

– En quel honneur ?

– Mais il n’y a pas d’honneur ! Ce cadeau ne t’engage à rien, tu l’acceptes et tu t’accoutres autrement, une fois dans ta vie, tu peux bien faire ça une fois dans ta vie, me faire plaisir c’est donc si compliqué, ma pauvre petite Zsa-Zsa.

Le vendeur revient les bras chargés de nouvelles robes, de nouveaux chemisiers, de nouveaux pantalons… :

– Alors votre maman ne trouve pas son bonheur ?

– Vous êtes en train de parler à ma mère actuellement, le sècha Zsa-Zsa. Je suis sa
fille !

– Oh, chérie, ce que tu peux être rabat-joie… La méprise est humaine. Oui je suis la mère de cette petite sexagénaire énervé et frustée. Mais je fais plus jeune…

Ils en rient avec complicité.

Zsa-Zsa revient à la charge d’une voix offusquée :

– Vous êtes en train de vous adresser à une femme octogénaire, bientôt nonagénaire, puisqu’on en est là, rafistolée de partout, aux articulations en titane, à elle toute seule, elle comptabilise…

– Cesse donc de parler tout le temps d’argent, surtout dans cet endroit, c’est vulgaire. Ne l’écoutez pas, elle a une tendance à l’exagération depuis toute petite.

Ils en gloussent.

– Maman tu es surliftée, même Jane Fonda se préfère au naturel.

– Nous avons le même chirurgien, regardez comme il fait des merveilles… Jane et moi n’avons pas renoncé et si elle s’est montrée sur les réseaux sociaux le matin au réveil, c’était pour témoigner de sa beauté. Et elle l’a fait qu’une seule fois. Pas folle la Jane ! Ma petite chérie, tu crois vraiment qu’elle aurait piétiné son glamour sans pitié.

– En tous les cas, pour ta gouverne, sache que je me préfère en naturel, je me préfère avec mon corps et les années qui vont avec, je me…

– Bla bla bla, tais-toi, tu vas me gâcher la journée.

– Madame, que fait-on ?

– On la laisse à l’irréductibilité de sa beauté sauvage, parce que ma fille est belle, indiscutablement, même en vieillissant, n’est-ce-pas ?! …et je prends…hum ça, ça, ça et ça !

https://www.youtube.com/watch?v=LS04M9Mz26E Piensa en mi Luz Casal

24 commentaires sur « 67. Amour filial »

  1. Bonjour, « jeune » sexa en jean et marinière, allergique au shopping, pas toujours zen et , j’avoue, ne prenant pas assez le temps de lire, j’ai bien apprécié ce petit moment de vie ! 🙂
    Almodovar… belle référence !

    Aimé par 1 personne

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