72. Par l’entremise de Baubo

Sara, qui portait d’ordinaire la trentaine arrogante, pleurait et reniflait bruyamment un chagrin sur le banc de l’abribus. Une rupture c’est rarement jovial, ça déchire de l’intérieur, ça boursoufle le visage, quand bien même pour les personnes concernées cette seule issue s’imposait.

Les larmes coulaient à la défigurer, entraînant sans distinction figure intelligente, esprit d’indépendance, traits en beauté. La vague hideuse l’engloutissait tandis qu’elle hoquetait à s’en couper le souffle.

Sara à cette heure indue, en pleine nuit, s’en donnait à cœur triste. Personne ne viendrait la déranger, l’interrompre dans sa détresse passagère et pathétique.

Quand, enfin, la source lacrymale se tarit, qu’elle essuya son nez morveux d’un dessus de la main revêche, en se faisant la promesse folle de ne plus jamais aimer, elle constata alors qu’une femme qu’elle jugea vieille, d’environ 65 ans, se tenait à ses côtés. Sara ne l’avait pas vue ni entendue venir. Elle la détailla comme un être d’un ailleurs indéfini dans son accoutrement excentrique – jupe bariolée ample et longue, petit haut moulant à manches courtes, claquettes brésiliennes, chapeau de paille – qui semblait attendre le bus ne circulant pas.

La vieille femme ne bougeait pas, ne parlait pas, ne la regardait pas, indisposait un peu Sara qui n’osait pas se l’avouer.

– Le prochain bus passe à 6 h 03, l’avertit Sara.

La vieille femme se tourna vers la jeune femme. Son regard scintillait d’une lueur difficilement supportable et son sourire ouvrait tout son visage :

– Vous allez mieux ?

Sara ne s’attendait pas du tout à une voix aussi suave et légèrement déconcertée répondit :

– Pas vraiment.

– Vous paraissez avoir pris une sacrée déception.

– Comme vous dites.

– Je veux rien savoir.

– Oh, je pense que je ne vous apprendrai pas grand-chose, les ruptures c’est toujours difficile et…

– Ne dites pas ça, les ruptures ne se ressemblent pas, comme les histoires d’amour, ou les chagrins, c’est personnel. Mais je veux rien savoir de toutes les manières.

– Mais je ne vous dirai rien madame, ne vous inquiétez pas.

– Juste une petite chose… Vous avez décidé quoi ? Parce que vous avez pleuré un bon bout de temps puis ça s’est arrêté net.

– Plus de larmes.

– Oui, souvent c’est la bonne raison. Et quoi d’autre ?

– …

– Vous pouvez me le dire, le reste j’ai pas envie de savoir, mais votre décision à votre mine n’est pas forcément la bonne.

– Vous en savez quoi ?

– L’expérience peut-être, mais ça veut rien dire, on peut vieillir sans comprendre grand-chose, yen a un paquet de gens comme ça qui font semblant d’avoir compris quelque chose alors que rien du tout, devant l’inconnu complet ils renoncent, ils préfèrent cette solution et se calfeutrent derrière des certitudes imbéciles et convenues… C’est celle-ci que vous avez choisie ?

– …

– Vous allez sacrément vous ennuyer si vous avez choisi celle-ci… La vie sans amour c’est horriblement long !

– Au moins je ne souffrirai pas.

La vieille femme ricana :

– Vous dites beaucoup de conneries comme ça ?

– Mais je ne vous permets pas madame…

– Baubo, appelez-moi simplement Baubo, et votre nom à vous je m’en contrefous.

– Je ne vous trouve pas très aimable.

– Votre regard non plus je ne le trouve pas très aimable. Vous me regardez comme une vieille chose, avec un peu de dégoût, ça se voit, vos narines remontent comme si je dégageais une mauvaise odeur, je vous trouve odieuse si vous voulez savoir ce que je pense de vous.

– Mais je ne veux pas le savoir, je ne vous ai rien demandé, fichez-moi la paix, c’est tout de même un comble d’être importunée par une vieille…

– Ah vous voyez, ça sort tout seul…

– Je suis désolée, je ne voulais pas du tout dire ces mots.

– Menteuse.

– …

– Alors vous allez rester comme ça à vous morfondre, à vous dégoûter de la vie, à vous étioler sur pied, si c’est pas une misère ça, mais foncez, cassez-vous la margoulette, relevez-vous, vivez, aimez, mangez, faites l’amour, jouez, riez, partagez, hurlez à la lune, au soleil, que sais-je, vivez que diantre !

– Vous en avez de bonnes, vous !

La [vieille] femme se pencha alors vers elle et porta ses lèvres jusqu’à son oreille pour y déverser des mots si crus, si comiques, si cosmiques que Sara n’en crût pas son ouïe. Soudain Sara éclata d’un rire rauque, profond, intarissable qui semblait provenir directement de son sexe.

L’accalmie une fois revenue, la vieille femme aux visages changeants, à la joie de vivre insolente et pertinente, reprit sa place bien sagement à ses côtés, lui sourit gentiment, se leva puis lui tendit la main :

– C’est ici que nos chemins se séparent. Je vous laisse à l’orée de votre avenir, et je vais rejoindre le mien. Surtout profitez-en bien, paroles de Baubo !

https://www.youtube.com/watch?v=qz2efshhuq4 Aretha Franklin – A natural Woman

15 commentaires sur « 72. Par l’entremise de Baubo »

  1. C’est parfait Louise, c’est … justement j’avais besoin d’entendre ça, c’est un vrai réconfort, il me reste qq heures à attendre ce fichu bus. Tiens, et si… j’écrivais un peu. Merci, ça fait du bien d’entendre des choses comme ça!

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  2. Panne de secteur n’Arretha pas Franklin pour autant au point qu’il sortit une des ses fabuleuses citations en se mettant au piano:
    « Cherche en les autres pour leur vertus, en toi pour les vices… »
    Bon dimanche Louise, je t’embrasse.
    Alain

    Aimé par 1 personne

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