76. La Muse anonyme

Je m’appelle Rodolphe, mais les amis l’escamotent en Rodol ou carrément en Raph. Ce prénom vient du germain hrod qui signifie « gloire » et wolf «  loup ». Toutes sortes de qualité et de défaut sont attribuées à ce prénom : rêveur, imaginatif, poète, volontaire, puissant, efficace, dynamique, boute-en-train, charismatique, contemplatif, immobile, actif, enthousiaste, rigoureux, colérique, activiste, passionné, ambitieux, jaloux, rassurant, attentionné, sensible, intelligent, sportif, possessif, constitué de paradoxes, hum… Difficile de se faire un avis. La nature humaine est complexe de toutes les manières.

Étonnamment je passe inaperçu malgré un corps joliment musclé pour mon âge, que je ne dévoilerai pas par simple coquetterie, un esprit organisé et vif, une voix de stentor, des pattes d’oie au coin des yeux et des rides d’expression joyeuse au contour des lèvres qui dénotent d’un bon savoir-vivre, par un caprice de la nature une chevelure encore abondante clairsemée de cheveux blancs, à peine, qui me donne un charme « normalement » magnétique. Mais rien ne se passe. Par un extraordinaire, je suis « invisible » – bien qu’en chair s’il venait à l’idée de quelqu’un de me toucher le bras par exemple. Il faut me manifester bruyamment pour que l’on m’aperçoive, et encore… parfois le regard glisse sur moi comme un palet de hockey bien lancé que personne ne réussirait à intercepter.

Longtemps, cette situation me causa des désagréments, voire des complexes, surtout dans ma jeunesse. Je n’en ai compris « l’utilité » qu’à l’approche de la soixantaine.

Force m’a été de constater, par hasard, un matin, en prenant un café au comptoir que ma présence si discrète malgré mon allure de bucheron inspirait les personnes environnantes, de parfaites inconnues, que je ne reverrai jamais, à qui je ne devais surtout pas adresser la parole sous peine de couper la veine créatrice, si je puis m’exprimer ainsi.

L’expérience m’a enseigné les « protocoles » à suivre que je ne citerai pas tous par simple pudeur et respect d’une certaine confidentialité :

Ne jamais les regarder ; juste les ressentir

Ne jamais attirer leur attention ; juste se mettre à disposition en créant par exemple un courant d’air pour les rafraîchir, ou encore en leur soufflant tel Ariel le mot sur le bout de la langue ou le trait au bout des doigts

Ne jamais intervenir ou revendiquer quoi que ce soit ; juste les laisser dans l’illusion d’une création personnelle

Ne jamais les recroiser ; juste les éviter

Ne jamais tomber en amour de ces créatures ; juste les observer

Ne jamais lire par-dessus l’épaule ; juste leur accorder du crédit

Si Zeus et Mnémosyne ont engendré les neuf muses pour couvrir les arts libéraux, si Sapphô est désignée comme la dixième muse, je me considère comme la onzième muse, le fils caché, intervenant uniquement dans le vaste domaine explosif de l’art politique.

Je n’en tire ni gloire ni pouvoir. Il s’avère qu’en ma présence, comme par enchantement, l’inspiration leur vient. Ce n’est pas toujours très heureux, ce n’est pas toujours désastreux, parfois c’est marquant, frappant, édifiant, brillant et d’une grande qualité artistique même pour certains et certaines, mais il leur faut ce petit coup de pouce du « destin » – si tant est que cela existe, cependant permettez-moi d’en douter – pour accomplir leur œuvre au service de… tout dépendra du sens de l’Histoire.

André Breton affirmait dans son discours au Congrès des écrivains en 1935 « Transformer le monde a dit Marx, changer la vie a dit Rimbaud, ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un ». Le débat reste ouvert à ce jour.

Il m’arrive aussi, comme je m’apprête à le faire avec la personne assise sur le banc en train de barbouiller son cahier de croquis depuis une bonne heure, en attendant une intervention providentielle au lieu de se mettre à l’ouvrage, d’agir directement pour compromettre toute production. Je m’amuse si je puis m’exprimer ainsi.

Quand on taquine une muse, on la trouve, il faut le savoir. À bon entendeur, salut.

https://www.youtube.com/watch?v=aSTVPb2-vrw Rodolphe Burger – Walk on the wild side, hommage à Lou Reed

22 commentaires sur « 76. La Muse anonyme »

  1. Il me parle ce texte. Toujours garder de coté une ou deux cigarettes et un petit verre de Cachaça pour la 11ème muse. Rodolphe, Mercure, Hermès ou Eshu…peu importe les noms. Ce n’est pas parce qu’on est invisible que l’on n’a pas le droit de se payer sur la bête !

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  2. Je l’ai découvert adolescent au Nancy Jazz Pulsation avec Katonoma et puis j’ai su qu’il avait écrit une des chansons de Bashung que je préfère, Samuel Hall, ensuite, j’ai été le voir dans une petite salle à Nantes, il jouait le cantique des cantiques en hommage à Mahmoud Darwich, enfin, il y a très peu de temps, j’ai appris qu’il était ami avec le regretté de moi et de beaucoup d’autres, Rachid Taha. Bashung ,Mahmoud Darwich, Rachid Taha, une jolie bande.

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      1. Ça m’avait tellement bouleversé le cantique des cantiques à Nantes (j’y était allé pour cela, j’avais besoin de l’être, ma fille adolescente était hospitalisée depuis plusieurs mois en chambre stérile pour une leucémie) qu’à la fin du concert je l’avais attendu et l’avait remercié. Je l’ai trouvé très doux, c’était dans son son regard et dans sa voix. Je l’ai revu une autre fois à Nantes au printemps de poètes, il jouait en duo avec une chanteuse qui m’a fait penser à Patti Smith. Quel guitariste ! Rachid Taha et lui ont vécu dans la même ville, Saint Marie aux mines, c’est un jolie nom et Bashung aussi était originaire d’Alsace. J’ai hérité d’une vielle ferme avec deux de mes frères, celle où j’ai passé beaucoup des vacances de mon enfance à Lepanges sur Vologne, et j’ai pour projet d’y faire baptiser une rue du village Rachid Taha, il y a vécu aussi une part de son enfance, et appréciait beaucoup cette région magnifique. Rachid Taha a dit que les Vosges était la plus belle région du monde, que c’était plus beau que le Canada. J’y retourne toujours avec un grand plaisir, j’adore m’y balader dans les bois, j’y ai embrassé pour la première fois, avec la langue, c’était voluptueux, c’est trop peu, c’était bien plus que cela, c’était la vie à son paroxysme.

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      2. J’ai eu beaucoup de plaisir à l’écrire, il est sorti comme une balle du fusil d’un canon. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas laissé aller à une écriture spontanée. Je crois que j’avais besoin de parler. J’en ai encore besoin pour décompresser de ma journée d’hier. En trois semaines j’ai organisé la participation de 25 personnes handicapées au triathlon de la Baule, il m’a fallu trouvé une vingtaine d’accompagnateurs, sportifs, disponibles un we de septembre, beaucoup de matériel, en particulier un bateau pneumatique, un vélo tandem adapté à une personne handicapée (semi-allongé), un fauteuil de course à pied. Bref des milliers de problèmes à résoudre, mes nuits ont été courtes, mes we quasi inexistants, souvent je m’en suis voulu de mettre lancé dans un truc pareil, j’ai pensé à renoncer mais je crois que je n’aurais pas supporté d’avoir créé autant d’espoirs déçus, et puis ça l’a fait, incroyable, ça l’a fait ! Une explosion de bonheur à l’arrivée comme sur le visage de cette jeune fille que l’on voit avec le gilet de sauvetage sur une des photos.

        On est fait pour vivre des moments comme ceux-là. Un étudiant qui accompagnait pour la première fois (c’est la 6eme fois qu’on y participe) m’a écrit ce matin pour me dire qu’il avait rencontré des gens géniaux, en parlant des concurrents handicapés mentaux et souvent physique s qu’il était venu aider à aller au delà d’eux-mêmes. Je lui ai répondu que la plupart du temps le regard qui était porté sur eux n’était pas celui-là, bien au contraire, et qu’il avait la chance d’être de ceux qui les voyaient ainsi. Les nazis les exterminaient (Aktion T4), parce qu’ils voulaient une race pure, mais il y a chez eux une pureté qui est celle de l’enfance, ou de ceux qui se sont relevés des épreuves les plus douloureuses, c’est en cela qu’ils sont géniaux.

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      3. MERCI, et vous avez bien fait d’être allé jusqu’au bout, BRAVO, parce qu’à voir les images ça valait le coup ! Pour le bonheur des sportifs et sportives et du public visiblement, oui on s’en rend bien compte sur les images, merci pour le lien. Très bonne journée

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