79. Au pied de la lettre

Tout s’est déroulé à la vitesse de l’éclair. Je vais mettre plus de temps à vous le raconter qu’il n’en a fallu pour le vivre. D’accord, je poursuis. La voiture énorme, plutôt du genre tiens je vais t’en mettre plein la vue, de la couleur d’un corbillard, s’est garée sur l’emplacement réservé aux handicapés devant le tabac. Le chauffeur en est sorti en sautillant sur ses deux jambes, avec ses deux bras, une paire de lunettes en équilibre sur le haut de son front. Le passager laissait pendre son bras par la vitre baissée. J’ai regardé le gars avancer, il ne ressemblait pas à grand-chose… J’entends quoi par là ? Bah disons qu’il n’avait pas d’allure, je ne pourrais pas le décrire si vous me le demandiez par exemple, oui je sais que ce n’est pas nécessaire mais c’est pour vous donner une idée de sa banalité, pas d’allure, pas d’élégance, rien qui le distingue. Alors que son passager avait une bonne bouille, il respirait la sympathie, lui sourire venait naturellement. Je reviens sur le gars oui, je le regarde donc approcher, je le vois, je le vois bien, à quoi j’ai pensé en le regardant ? À rien, je le regardais juste, sa grosse voiture ne m’impressionnait pas, son manque d’allure ne m’impressionnait pas, il ne m’impressionnait pas, je le regardais simplement. Je faisais quoi devant ce tabac alors que je ne fume pas ? J’attendais une copine qui faisait la queue pour en acheter, car elle, fume. Le gars en question va pour passer devant tout le monde, un tout le monde qui n’est pas dupe de son manège tant il est grossier. Il roule un peu, beaucoup même, des mécaniques comme on disait en mon temps quand on croisait un petit margoulin sans manières bien forcément dans son genre. Oui bien sûr, j’ai le temps de voir tout ça, mais je n’en pense rien, je le regarde simplement. Et là il m’apostrophe en me disant d’un ton qu’il croit de dur mais avec une voix un peu enrouée si bien que l’effet tombe à l’eau : regarde tes chaussures.

Le tutoiement m’a surprise, mais bon les jeunes maintenant dégainent vite le tu quel que soit l’âge de l’interlocuteur. Je fais quoi ? Bah je regarde mes chaussures, sinon pourquoi il me l’indiquerait. Et mes chaussures ? Elles n’ont rien, elles sont propres, je n’ai marché dans aucune crotte, je les soulève même une après l’autre pour vérifier la semelle, R.A.S. Aussi, je le regarde de nouveau et je lui dis : Excusez-moi mais je ne comprends pas ce que vous me dites.

Il répète la même phrase comme s’il ne connaissait que celle-ci : regarde tes chaussures.

Soit, je les regarde de nouveau, peut-être n’ai-je pas bien fait attention la première fois. Non, je ne constate rien d’anormal. Je relève la tête et à cet instant le passager se tourne vers moi et je vois son visage. Pour cette raison je peux vous dire qu’il a un air très sympathique. Je l’interroge muettement en levant un sourcil, en tordant un peu ma bouche et en haussant les épaules tout en montrant les paumes de mes mains vers le ciel en signe d’incompréhension. Lui aussi dit : il vous demande de regarder vos chaussures.

Lui me vouvoie. Je lui réponds avec amabilité que je les ai regardés, par deux fois, et que je ne comprends pas ce qu’il y a. Le passager sourit puis s’intéresse de nouveau à l’écran de son portable.

À cet instant, la copine que j’attendais sort et nous repartons. Je passe devant le chauffeur, je le regarde de nouveau, comme je regarde les autres personnes présentes. J’ai des yeux. Il recommence : regarde tes chaussures. La copine me demande ce qui se passe. Je lui réponds que justement je ne sais pas, que cet homme me demande de regarder mes chaussures depuis tout à l’heure mais que je ne vois pas ce qui cloche. Nous baissons toutes les deux les yeux vers mes chaussures, tu vois je lui fais observer, ya rien qui déconne, puis je me retourne vers le chauffeur qui est passé tranquillement devant tout le monde sans que personne ne moufte. Pourquoi je me suis retournée ? Aucune idée. Peut-être pour essayer de comprendre ce que me disait cet homme.

Et là, il me lance : t’aurais été un mec, je t’aurais défoncé la gueule.

Alors je vous avoue que j’ai pas compris du tout comment on en était arrivé de « regarde tes chaussures » à « t’aurais été un mec, etc. ». Je m’arrête interloquée par cette subite agressivité, presque violence, au milieu de la chaussée, bloquant sans la voir une voiture de police. Un de vos collègues sort du véhicule et me demande si tout va bien. Le chauffeur et moi nous ne nous sommes pas lâchés des yeux. Là j’explique qu’il vient de se passer une drôle de chose que je ne comprends pas, votre collègue m’écoute puis se tourne vers le chauffeur qui n’en mène pas large, puis vers le passager qui ne réagit pas mieux. Soudainement, je tilte : monsieur, pensez-vous que cet énergumène en répétant « regarde tes chaussures » me signifiait de baisser les yeux ? Votre collègue me regarde, soupire et répond « oui, madame », oh lui dis-je, « voulez-vous porter plainte, madame ? », pour cette peccadille ?, « oui, madame », ne pensez-vous pas que 1/vous et moi avons autre chose à faire ?, « sûr, madame », et que de 2/ ce serait accorder un trop grand intérêt à un gamin qui me paraît pas très bien élevé. Là le chauffeur s’est emballé, tu parles pas de ma mère, et tout le baratin qui va avec, j’ai donc prié votre collègue de demander au petit rigolo s’il apprécierait qu’un type dans son genre dise à sa mère « regarde tes chaussures », s’il aimerait qu’un inconnu ordonne à sa mère de baisser les yeux, de se soumettre en gros, si cela ne le rendait pas très mal à l’aise que la femme par ici soit juste bonne à baisser les yeux, là le chauffeur m’a demandé de la fermer et il n’y avait pas d’équivoque possible dans son « ferme ta bouche ». Je l’ai regardé de nouveau, droit dans les yeux, le chauffeur s’est emporté, vos collègues ont eu beaucoup de mal à le contenir, le passager s’est ratatiné sur son siège, s’ensuivirent des insultes, fouille du véhicule, ce que vos collègues ont trouvé, fuite du passager, le chauffeur embarqué, moi qui fait ma déclaration, et non je ne porte toujours pas plainte, je pense que vous avez de quoi vous occuper pour quelque temps avec cette affaire. Mais dites-lui juste une chose de ma part, il n’est pas question que nous baissions les yeux.  

https://www.youtube.com/watch?v=KDK7TiEiMOI What’s going on – Marvin Gaye

31 commentaires sur « 79. Au pied de la lettre »

  1. Tous ces « gamins » mal éduqués pourissent la vie des gens parce qu' »on » les laisse faire depuis toujours. Ils jouent les durs mais dans le fond ce sont des « vrais » faibles. Merci pour l’intelligence et l’humanité qui transparaît dans tous vos articles (et celui-ci me parle beaucoup). Bon week-end à vous.

    Aimé par 2 personnes

  2. Non, mais c’est vrai, et ils ont trouvé quoi dans e coffre de la caisse ?
    promenez-vous dans une grande surface, tout le monde regarde ses chaussures. A Marseille, c’est une position réglementaire, la vie est au ras du bitume. Au-dessus est un domaine strictement réservé aux grands rapaces. Nous, on est au niveau des crottes de chiens! Pigé, Louise ?

    Aimé par 1 personne

  3. Le mal-élevé voulait juste vous épargner la triste vue de sa pitoyable personne. Le manque d’intelligence n’empêche pas un minimum de lucidité. Moins le cerveau est doté de neurones en état de marche, plus les chevilles enflent.
    Belle journée.

    Aimé par 1 personne

  4. J’emprunte votre expression Whaouh. C’est tout ce qui me reste à faire après avoir lu les commentaires de vos lecteurs. Je ne regrette pas d’avoir attendu quelques heures pour m’exprimer car vos ‘suiveurs’ (quel affreux verbiage!) ont dit exactement ce que j’aurais dit. Et, de plus, ça m’a donné l’occasion lire une deuxième fois votre texte!
    Votre récit sent tellement le vécu que j’ose juste espérer que vous n’avez pas eu à affronter personnellement cette situation « à de vrai »…

    Amicalement à vous.

    Aimé par 2 personnes

  5. Comme dans une séquence de film, bravo !
    L’expression du « dominant » renvoie au port du voile obligatoire pour certaines femmes et autres « préceptes » que des abrutis imposent…
    Oui, ne pas se laisser « baisser les yeux »… et marcher sur les pieds !!!
    🙂

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