82. Le cavalier du box 128

Quand le sieur surnommé Badass par tout son entourage, dans son dos sinon il en prendrait ombrage – et dans son sens le plus négatif et littéral « ass » cul et « bad » mauvais – déboule au centre équestre du haut de son compact SUV qui coûte cher pour venir récupérer son cadeau qui coûte cher, comme sa maison qui coûte cher, son train de vie extrêmement onéreux, son divorce qui lui a coûté très cher, il a l’argent ostentatoire, tout le monde se pousse.

Il gare son véhicule au milieu de la cour sans se préoccuper des autres, pourquoi faire ? En descend, fier de lui, avec une démarche qu’il s’imagine de cow-boy, ses bottes mexicaines authentiques avec des éperons étoilés en argent aux pieds, son chapeau Stetson en feutre laine retenu par un lacet en cuir (qui coûte cher) autour du cou, oui à 64 ans il aime encore se déguiser – comme le prétendent les gens du coin sur un ton moqueur – alors qu’il porte juste à son sens la tenue idoine pour chevaucher ses bêtes, conquêtes de l’homme ! Il se marre. C’est si vrai.

Il se carre sur ses deux jambes écartées au milieu de la cour, sans accorder un regard à sa petite écurie, ni aux palefreniers, ni aux autres propriétaires, ni à personne, l’humain le dégoûte, tout à l’excitation grandissante du cadeau qui arrive. Il le sait, il peut suivre l’acheminement sur sa montre connectée qui coûte cher.

Le van arrive enfin au moment il allait perdre patience. Une jeune femme en descend à qui, on va dire bien entendu, il ne souhaite pas le bonjour ni s’enquiert de leur voyage. Elle lui explique malgré cette absence de questions qu’ils se sont arrêtés à plusieurs reprises, que le cheval est éprouvé par la longue route, tous ces changements… Badass lui jette un regard courroucé qui clôt dans l’instant toute tentative de conversation, ou d’échange aussi ténu soit-il. Il n’a d’avis à recevoir de personne. D’un coup de menton autoritaire, il lui indique l’arrière de la remorque. Il comprend les équidés et vice versa sans avoir besoin de s’expliciter. Leur communication télépathique et intuitive lui suffit.

La jeune femme se voit dans l’obligation de s’exécuter. Très lentement, en ne cessant d’expliquer au cheval à l’intérieur ce qu’elle va faire d’une voix très douce, elle ouvre la porte.

Un rayon de soleil éclaire un jeune cheval de Przewalski arraché à sa liberté des steppes de Mongolie. Badass gonfle la poitrine, magnifique, splendide, une pure beauté sauvage qu’il va pouvoir mater, commander, dominer. Il veut repousser la jeune femme qui l’avertit d’y aller très doucement avec ce cheval qu’il a pu acquérir elle ne sait pas comment, mais il ferait bien mieux d’y réfléchir à deux fois avant de se précipiter.

Puis, sans lui demander son avis, se penche vers le cheval qu’elle sort peu à peu du van, en rappelant à Badass que le « Takhi » ne peut ni être dressé, ni être monté, par nature ajoute-t-elle.

Il s’en contrefout, la rembarre muettement et agite une cravache de dressage à laquelle s’oppose immédiatement la jeune femme. Il la repousse brutalement et indique le box, le 128, où emmener l’animal. Elle se dresse devant lui et lui objecte qu’il a besoin d’un pré, pas d’un box.

Le jeune cheval observe tous leurs mouvements agités, rabat ses oreilles en arrière, frémit des naseaux, écarquille les yeux.

Elle insiste, lui tient tête et lui soutient qu’il s’y prend comme un pied et que s’il persiste à se conduire comme un idiot sans cœur, elle repart avec le cheval pour le déposer en Lozère, où là-bas il retrouvera des congénères dans des conditions plus adaptées que celles proposées par ce soi-disant « amoureux des chevaux »…

Badass bombe le torse face à la jeune femme alors que le cheval de Przewalski se met à marteler le sol de ses pattes avant puis se désintéresse brusquement de la scène, s’approche du van et y prend place de son plein gré.

La messe est dite.

https://www.youtube.com/watch?v=EFHQNgO3jTA Le chœur de garçons de la Glinka Choir School (Saint-Pétersbourg) / Alexeï Mikhaïlov

36 commentaires sur « 82. Le cavalier du box 128 »

  1. Magnifique texte… comme d’hab. Mais, étant plutôt habitué aux chevaux vapeur, je ne capte pas vraiment cette histoire hippique. Pour une fois je regrette de ne pas vibrer à votre récit. Ce sera pour une prochaine, promis!
    Ah! Un souvenir: je suis monté une fois sur ce genre de bestiole, sans instructions, sans avis, sans idée de ce qu’est un cheval. C’était juste pour faire le malin, devant des amis qui m’avaient vu ‘monter’ ma Kawasaki 1000 RX et qui me disaient qu’un ‘coco’ c’est facile. Ça a duré une minute et il m’a fallu 4 semaines pour éliminer les douleurs d’une côte cassée… J’avoue que c’était moi le connard… pas l’animal!

    Aimé par 1 personne

  2. Un cheval plus intelligent qu’un dinosaure 😉… Ce texte est intéressant car il évoque encore une fois la résistance à la violence et à l’esclavage, l’insoumission à un vieux schéma archaïque complètement dépassé qui s’appliquait (et s’applique encore) non seulement sur des animaux mais aussi sur des enfants et des humains.
    Merci Louise!
    Alan

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci pour votre lecture, oui le schéma archaïque s’applique toujours, malheureusement, mais progressivement, c’est mon côté optimiste, les voiles opaques se soulèvent, enfin il faut faire en sorte qu’ils ne se rabattent pas sur toutes les formes d’intelligence, très bon dimanche

      J’aime

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