88. Retrouvailles hasardeuses

Départ en vacances, bousculades dans la gare, mains des enfants bien cramponnées à celles des grands-parents, faudrait pas qu’ils se perdent dans ce dédale de valises à roulettes multicolores, sacs qui sautent dans leur dos au rythme de leurs courses, « voyager léger » est leur devise. Ils ont une minuscule avance de 3,35 minutes. À l’approche des contrôleurs, elle regarde son mari et lui intime de poursuivre avec les deux enfants :

– Je vous rejoins.

Puis sans demander son reste, elle plonge dans la foule et disparaît des radars.

Il a le temps de hurler :

– Qu’est-ce tu fabriques ?  

Mais elle ne l’a certainement pas entendu, court à perdre haleine après quelqu’un, ou plutôt une silhouette entraperçue, il lui a semblé reconnaître une allure, une démarche, un costume et d’élégantes chaussures en cuir de ville. Malgré les nombreuses années écoulées ?

– Excusez-moi, s’il vous plaît, poussez-vous…

Remonte à contre-courant la houle parfois très menaçante des vacanciers,

– Poussez-vous… S’il vous plaît, monsieur, s’il vous plaît !

L’inconnu emprunte le chemin de la sortie, elle augmente sa foulée, mais ne tiendra pas longtemps à ce rythme ;

– S’il vous plaît monsieur !

À peine audible. À bout de souffle. Jambes flageolantes. Battements de son cœur s’écrasant contre sa poitrine. Au bord de l’évanouissement. Elle se dit qu’elle va louper le train, pas grave, prendra le prochain, ou un autre, pas grave. N’en peut plus.

Une voix retentit :

– Madame, vous vous sentez bien ? Je peux vous aider ?

Le timbre de voix s’est légèrement feutré mais s’y entend la même prévenance et la même sollicitude.

Elle lève la tête et le reconnait nettement tel qu’elle l’a vu pour la première fois, oui malgré les nombreuses années écoulées. Les mêmes bouclettes brunes de ses cheveux, le même teint basané de son visage, les mêmes yeux clairs gris-vert, couleurs qui se détachaient à l’époque du bleu du ciel, du blanc cru et jaune du soleil, du blond du sable. Mais que faisait-il en costume et chaussures de ville sur la plage ?

Elle reprend son souffle, sourit puis rit :

– Oui, monsieur, mais vous ne pouvez pas m’aider, vous l’avez déjà fait, il y a près de 43 ans, quand vous m’avez sauvé la vie sur une plage bretonne, je n’ai jamais eu l’occasion de vous remercier, vous vous étiez comme effacé, seule ma mémoire a conservé votre souvenir. Je me disais que je vous reverrais un jour pour vous dire merci. Grâce à vous, à votre intervention, j’ai vécu et je vis toujours une vie qui me plaît, chaque jour est une grâce, une chance, un présent et je vous les dois, encore merci de m’avoir sauvée la vie. J’ai toujours su que j’allais vous revoir.

– Je me souviens très bien de vous, et je vous en prie, vous ne me devez rien. Je passais par là, comme aujourd’hui, rien d’extraordinaire. Juste une chose : ne racontez pas que nous nous sommes vus, personne ne vous croira, comme personne ne vous a crue quand vous avez raconté qu’un inconnu vous avait sauvé la vie et s’était retiré sans en chercher une quelconque gloire. Ça se passe toujours ainsi. Dépêchez-vous, sinon vous allez rater votre train.

– Oh, je n’ai plus la force de repartir en courant.

– Bien sûr que si, vous êtes attendue, au revoir madame, je suis content de vous avoir recroisée en bonne forme.

© Louise Salmone

https://www.youtube.com/watch?v=eKN7ffwEBmg Frank Sinatra – My way –

25 commentaires sur « 88. Retrouvailles hasardeuses »

  1. Belle histoire, racontée avec votre habituel sens de l’observation…
    De plus, c’est une manière originale de commencer la journée… vous lire depuis mon lit, dans notre camping-car, au bord de la mer avec le jour qui pointe, annonçant une belle journée ensoleillée!
    Je considère ce moment comme un porte bonheur pour les 250 km d’autoroute qui nous ramèneront à notre maison de la ‘Sierra’. Bonne fin de semaine à vous!

    Aimé par 1 personne

  2. Pas changé en 43 ans, cet homme est un ange gardien.
    Je profite de l’occasion pour faire appel au mien, qui ne s’est jamais manifesté, il serait temps qu’il approche, même en jeans et baskets. J’ai deux mots à lui dire 🙂

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :