91. Lui, c’est moi

Jean-Paul, amoureux de son prénom au point que s’il en avait porté un autre il l’aurait changé pour celui-ci, se tient debout en slip devant les portes grandes ouvertes de la penderie.

Si tergiverser n’incarne nullement une de ses qualités premières ou secondaires, d’aucuns vous soutiendraient avec moult exemples qu’il est plutôt du genre frondeur, fonceur, voire limite casse-cou, force est de reconnaître dans le cas présent qu’il piétine d’hésitation quant à la tenue à revêtir :

Un complet bleu électrique avec un simple T-shirt pas forcément blanc ou alors un blanc cassé ? avec des socquettes d’un jaune vif que personne ne verra dans, hum disons, une paire de baskets blanches ; cette couleur bonifie et décuple son énergie naturelle selon son colorothérapeute en qui il a toute confiance.

Élégance tape-à-l’œil certes, mais Jean-Paul adore se faire remarquer, il ne s’en cache pas, l’assume et le revendique même. Quand des personnes se retournent sur son passage, autant dire tous les jours, quasi aimantées par son animalité, il ne s’en cache pas non plus, il leur donne en retour un aperçu du bonheur à faire pâlir les anges. Il sourit à la Jean-Paul, il charme à la Jean-Paul, il rit à la Jean-Paul, déjà enfant, il respire l’homme bien dans sa peau, adapté à son époque, dans ses évolutions et ses retournements, qui regarde droit devant lui, les yeux dans l’avenir avec désir, fantaisie ; vivre l’attire comme une gourmandise chaque jour renouvelée et sucrée à souhait, sans risque pour sa santé, une chance à saisir à chaque instant. Empli de son être charmant, charmeur, cocasse, subtil, sympathique, empathique, et surtout, mais faut-il le préciser ?…, beau, Jean-Paul toujours en slip en revient à ses moutons et à sa question du jour : que porter pour rendre visite à son médecin ?

Peut-être cet ensemble décontracté veste et pantalon en toile denim, pull léger col en V, bagouses, chemise dont un pan dépassera dans un négligé étudié de la ceinture, et cela ne manque jamais, une main démangeuse le lui signalera à laquelle il répondra avec panache :
— Mais faites, faites donc, avec grand plaisir !

et se laissera glisser le bout de tissu faussement récalcitrant à sa place en accompagnant le geste de remerciements émouvants.

Il se décide pour le bleu électrique, histoire d’en mettre plein la vue au doc’, comme il l’appelle, un bon praticien, plus ouvert à la prévention qu’à la guérison, « parce que ça coûte moins cher » prétend-il, avec qui cependant il n’est pas conseillé de se retrouver au café autour de bons petits plats et d’une bonne bouteille, qui lui rabâche à longueur de temps que vieillir n’est pas une maladie et qu’il convient à tout âge de prendre soin de soi. Mais, bon, en hommage à son père qui suivait Jean-Paul jusqu’à sa mise à la retraite obligée, il vient le voir, se laisse ausculter, fait une fois sur quatre les examens demandés.

Il enfile la tenue, se mire avec une grande satisfaction : parfait ! Magnifique !
De constater chaque fois que le temps n’a pas de prise sur lui l’estomaque et ne le surprend pas, ce paradoxe reflète sa richesse intérieure.

Il attrape réflexion faite une chevalière qu’il enfile à l’auriculaire, sa sempiternelle casquette avec une visière qu’il porte côté nuque, le voilà fin prêt. Un dernier coup d’œil : ça c’est du bonhomme !

Il s’achemine tranquillement vers son lieu de rendez-vous, il aime prendre son temps, se laisser admirer : croiser un homme de son âge (69 ans) doté d’une telle prestance n’est pas monnaie courante. Et, si on le lui demande, d’autant mieux qu’il a le bagou facile, ces avantages ne datent pas d’hier… ah ah ah !  Voyez comme il a su faire sans faire de pacte avec Lucifer pour rendre grâce à ses grâces ! Chacun de ses muscles, chacune de ses respirations, chacun de ses regards sont des invitations à la passion, laissez-moi vous aimer et alors vous saisirez toutes les nuances de ce sentiment mystérieux…

Arrivé devant le cabinet, il sonne, la porte s’ouvre automatiquement, il entre, se présente, mesure l’effet qu’il propage dans l’espace puis va s’installer dans la salle d’attente, il connaît le rituel.

Il délaisse les quelques patients présents et s’absorbe dans la lecture d’un article indigent quand le médecin arrive et sans crier gare, avec une pointe d’agacement, commence par :

– Monsieur Manzini, cessez de dire à mon secrétariat que vous vous appelez Jean-Paul Belmondo. Je vous l’ai demandé à plusieurs reprises, c’est très gênant. Vous vous appelez Joseph Manzini et c’est déjà très bien, magnifique ! formidable ! Suivez-moi s’il vous plaît. Et j’espère que vous avez apporté vos appareils auditifs sinon les consultations sont en plus un calvaire !!!!

Jean-Paul alias Joseph hausse les épaules, se tourne vers les autres personnes, les salue et ajoute :

— Il ne serait pas un peu jaloux de moi ?! Ah ah ah !

© Louise Salmone

https://www.youtube.com/watch?v=60m4MozjrMk Pierrot le fou, un film de J.L. Godard – Jean-Paul Belmondo – Anna Karina
La Mer chanson composée par Charles Trenet et interprétée ici par Françoise Hardy

22 commentaires sur « 91. Lui, c’est moi »

  1. j’ai cherché sur gogol Joseph Manzini. Dans cet âge là j’en ai trouvé plusieurs pas vraiment jojo ou plutôt Bebel. Un notamment aux Etats-Unis avec une belle tête de vainqueur. Je mets pas le lien ça serait méchant et je suis gentil. Ah oui la génération d’avant se prenait pour Gabin , mon père notamment, mais bon c’est dur d’être un parfait faussaire y a toujours des couacs ça finissait souvent en Bernard Blier ( quoique je n’ai rien contre il m’aura toujours bien fait marré)

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  2. Bravo Louise pour cette littérature de très haute tenue. Bon, nous y sommes maintenant habitués non?
    N’ayant que peu d’affinités et de considération pour le personnage de votre récit (narcissique, métro sexuel, gravure de mode efféminée) je tiens tout de même à vous mettre en garde car vous prenez des risques: si j’avais lu votre texte il y a une cinquantaine d’années, vous auriez pu vous retrouver en prison pour « incitation au meurtre ».
    Bon, rassurez-vous, je me suis calmé…
    Encore une chose: J’aurais aimé savoir si l’olibrius en question a retiré sa casquette (peut importe le sens de la visière) en entrant chez le médecin!

    Que les derniers jours de 2021 vous soient agréables. Nous sommes nombreux a attendre les premiers de 2022 et vos prochains textes.
    Salutations andalouses et amicales!

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    1. L’histoire ne donne aucune indication quant à la casquette, j’en déduis donc qu’elle est restée sur sa tête ! 🙂 Merci pour votre lecture et vos bons voeux (à l’exception de l’incitation au meurtre bien sûr), qu’il en soit de même pour vous et les vôtres, à bientôt de vous lire également, bien à vous

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  3. J’ai cru un instant que le héros du texte s’appelait en réalité Jean-Paul II et était la réincarnation toute fringante de feu le Pape (expiration le 2 avril 2005) ayant précédé celui qui porte actuellement un nom ou prénom aussi très « français ».

    Il lui manquait certes un nœud pap’ pour parfaire sa tenue vestimentaire et se livrer, dans la salle d’attente du cabinet médical, à la distribution de quelques hosties un peu pimentées à de jeunes oiselles déjà succombant à son charme épiscopal.

    Mais son nom véritable d’acteur italien à la Antonio Manzini (et sa fausse ressemblance avec Marcello Mastroianni) lui facilitait d’emblée la tâche – malgré la jalousie irrépressible de son médecin hypocondriaque… 😉

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  4. Ah mais je l’envierais presque « Jean-Paul » ; c’est un homme parfaitement heureux avec cette case en biais (ou en moins) qui lui permet de ne jamais douter de lui !
    J’adore tes petits textes, j’espère qu’en 2022 il y en aura encore plein !
    Bonnes fêtes de Noël Louise !

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  5. Il est bien sympathique ce Jean-Paul le Magnifique au rabais. Et il a bien raison de prendre la vie par le bon côté de la lorgnette. Il est vieux, con et sourdingue. Eh ben non ! Il est beau, jeune et fringant. C’est juste une question de volonté. Et sûr que son moral le garde en bien meilleure santé que tous les médocs de son médecin vendu malgré lui à Big Pharma. Tiens, vais faire comme votre Jean-Paul au rabais désormais. Je vais soigner au moral à toute épreuve du mal. Ah, merci beaucoup Louise. Vous êtes un sacré bon docteur. Combien je vous dois doc ?

    Bonnes fêtes Louise 🎄🙂

    Aimé par 1 personne

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