93. Les inséparables

Peu se targuent d’avancer dans la vie accompagnés de son meilleur ami, complice de soirées mémorables, témoin d’amours naissantes puis fracassantes, fidèle aux serments d’enfants contractés à flanc de pierre de la vérité sur le chemin qui menait à l’école communale, soutien indéfectible face à l’adversité, croyant impénitent dans les facultés de son âme-frère, sans forfaiture ni mesquinerie, juste dans le déploiement de la noblesse du cœur.

Eux deux font partie de ces chanceux. Leur amitié respire le bonheur.

Les pires tourments leur avaient été prédits, au-delà d’une trentaine d’années le lien s’effrite d’autant plus quand il est mis à l’épreuve, mais pas une journée ne s’écoulait sans se donner des nouvelles depuis leurs six ans à leurs soixante-trois d’aujourd’hui. Tous les pronostics hargneux tombèrent dans l’oubli. Comme personne n’avait parié sur la longévité de leur fraternité, ils ressortaient grands gagnants de leurs amusements que rien ne gâcherait au grand jamais.

Une passion commune, la musique, les unifiait ; leur célèbre groupe baptisé en toute simplicité Rock me Baby cartonnait dans les festivals, événements privés et bals populaires de la région sans coup férir depuis leurs vingt ans.

Ils n’avaient jamais percé, il est vrai, mais qui peut augurer être à l’abri d’une consécration aussi tardive soit-elle ?

Lors de leur avant-avant-dernier concert, un tour manager les repéra et la machine médiatique s’emballa.

Présenté comme le Buena Vista Social Club tourangeau, le groupe accorda différentes interviews, et des dates sur de nouvelles scènes commencèrent à affluer. L’agitation ne les empêchait pas de répéter, comme à l’accoutumée, dans le garage d’un des deux avec, peut-être, un peu plus de discipline, d’exigence pour un avenir musical qui les mènera, allez savoir, au niveau national… international ? Tout est possible quand l’esprit n’en conçoit aucune limite.

La veille du concert organisé pour la première fois hors de leur terre d’élection, Mike convoqua plus qu’il n’invita Romuald à la maison. Ce dernier ne s’en offusqua guère connaissant les goûts, voire caprices, de cabotin toujours sans conséquence de son ami d’enfance.

Sitôt arrivé, il alla se servir un verre et s’assit sur le canapé à sa place habituelle.

Mike tournait comme un lion en cage, l’impatience à fleur de peau :

— Bon, ça y est, t’as terminé ? T’es bien installé ? Je peux avoir ton attention ?!

Romuald d’un geste de la main, paume ouverte vers le sol, l’invita à se modérer, tout du moins à baisser le ton et sourit l’air de dire « je suis tout à toi, vas-y amigo ».

— Bien… Tu n’es pas sans savoir que la soirée de demain est HYPER importante ! Il n’est pas question de laisser passer cette chance. Alors au risque de paraître un peu cru, et au nom de notre amitié, je dois t’annoncer que tu ne joueras pas demain.

Il avait lâché sa tirade avec une facilité déroutante, sans émotion, comme une évidence incontournable.

Romuald éclata de rire :

— Tu sais que t’es un bon, toi ! Tu mets la pression comme il faut ! J’ai manqué y croire ! Je t’aime mon ami, je t’aime. On va tout déchirer demain.

Il se leva d’un bond pour étreindre Mike qui recula aussitôt d’un bon mètre sans le quitter des yeux :

— Demain, tu ne joueras pas car tu n’as pas le niveau.

— J’ai pas le niveau, c’est-à-dire ?!

— C’est-à-dire que le groupe va pas se rendre ridicule à cause de toi.

— T’es sérieux ?

— On ne peut plus.

— Écoute, on se connait depuis… (il calcula mentalement à toute vitesse puis agacé s’arrêta de marmonner)… plus de 50 ans au bas mot, nous jouons ensemble depuis… plus de 40 ans et là, ce soir, brusquement, tu viens de réaliser que j’ai pas le niveau ?! Eh tu disjonctes mec ! Je t’ai tout appris…

— Je m’attendais à ce genre de réaction, mais tu dois faire face à la réalité : t’as pas le niveau.

— Oui, ça va, j’ai compris, tu vas pas le répéter en boucle, et ça t’est venu comme une révélation ?!

— Je vois que tu le prends mal, bien sûr tu auras droit à une invitation spécial V.I.P. et j’espère que notre amitié n’en pâtira pas.

— C’est affreux, t’es en plein délire.

— Je ne te raccompagne pas, tu connais le chemin comme on dit, j’ai encore du boulot pour demain.

Romuald ne bougea pas, incapable, K.O. debout, vide de toutes pensées, son meilleur ami s’éloignait déjà :

— Hep, attends, une dernière petite chose, puisque tu veux jouer à ce jeu-là je te suis… Mais pour en avoir le cœur net, que personne ne regrette rien, on va se faire un duel musical, tous les coups sont permis, je vais nous emmener aux confins de nos limites et nous faire rendre gorge avant d’exploser nos doigts et nos guitares, c’est cela aussi l’amitié, que le meilleur gagne et sache que quoi qu’il arrive… t’es mon pote. Bonne chance !

© Louise Salmone

https://www.youtube.com/watch?v=2cFO5jpfF5w B.B. King – Rock me Baby

38 commentaires sur « 93. Les inséparables »

  1. Depuis le temps, il y avait forcément de l’électricité dans l’air ! Et comme maintenant il fallait brancher les guitares directement sur l’éolienne du coin, qui avait des sautes d’humeur à cause du manque de vent, il était normal que l’un des deux se fasse porter « pale » ! 🙂

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  2. Avoir un pote qui se retrouve avec le melon, surtout à cet âge, c’est rigolo ça me rappelle des trucs vécus, on pourrait même se fâcher à moins si ce n’était pas un pote 😉 on peut aussi avoir des potes cons ça n’empêche pas 😉 super texte ! Bonne soirée Louise

    Aimé par 3 personnes

      1. L’histoire est simplement belle de cette vérité qui sans amour ne peut que tricher. Du BB King tout craché que la platitude du présent sort de taire pour exploser. Il y a dans la musique cette particularité qui fait les moments exceptionnels d’interprétation d’un standard joué et rejoué. Ce n’est pas du déni de l’art de l’autre, rien que vraiment le ressenti de l’un par rapport au moment d’exposition qui vient en lui tout seul. BB King a multiplié les concerts avec des guitaristes femmes et hommes célèbres qui le faisaient puissamment ressortir seul. C’est ça l’art. C’est dire je suis seul dans les autres pour faire entendre sans exclamations déplacées et applaudissements de boue. Des Cézanne, Van Gogh, Modigliani, Picasso, Matisse, Rodin, Claudel, Giacometti, et je m’arrête là sans avoir fini sont des solistes qui font jouer l’orchestre…
        J’aime énormément ce texte là il dit vrai, merci Louise, je t’embrasse.
        Alain

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      2.  » Des Cézanne, Van Gogh, Modigliani, Picasso, Matisse, Rodin, Claudel, Giacometti, et je m’arrête là sans avoir fini sont des solistes qui font jouer l’orchestre »… je reprends vos mots et merci beaucoup pour votre lecture, vos mots tapent juste, je trouve, très bonne soirée 🙂

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  3. Je ne m’attendais pas à la chute, mais j’ai beaucoup aimé le virage de cette histoire. En matière de relations humaines, rien ne m’étonne 🙂 Cette petite histoire nous rappelle que rien n’est jamais acquis. On rencontre de mauvaises comme de bonnes surprises !
    Bon début d’année ! …et la suite aussi !

    Aimé par 1 personne

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