94. Lettre de doléances

Comme vous pouvez le supposer, tout le monde ne parle que de l’évènement, car c’en est un. Et pour cause ! Même le gérant de l’hypermarché à treize kilomètres de là suit l’affaire avec le plus grand intérêt. Et pour cause également !

Nous ne vous remercierons jamais assez d’être venu vous établir dans notre petite ville. Grâce à vous, nous sommes passés d’un endroit avec une démographie déclinante à un lieu réputé dans toute la région, et au-delà des frontières.

Vous vous êtes battu – votre équipe fidèle au poste et nous à vos côtés – pour nous apporter ce que la littérature pouvait et peut produire de plus beau, de plus stupéfiant, de plus poétique, de plus voyageur, de plus philosophique, de plus érudit… sans jamais nous décevoir.

Mille fois vous avez été proche de fermer votre établissement.

Mille fois, vous avez échappé au dépôt de bilan.

Chaque fois, tel un phénix, vous renaissez de vos cendres.

Jamais nous ne vous avons laissé tomber.

Cette fois-ci, vous ne pouvez pas nous abandonner à notre sort.

Nous connaissons votre entêtement, votre obstination, votre lassitude aussi, à votre âge, c’est presque normal. Vous avez beaucoup donné – mais nous aussi !

Vous voulez passer à autre chose : nous vous comprenons.

Mais là nous avons affaire à un cas de culture défense.

Si vous fermez réellement votre librairie comme le mot sans équivoque sur la porte laisse le prévoir –  fermeture définitive de la librairie à la fin du mois – nous nous retrouverons le bec dans l’eau à la merci de l’hypermarché qui n’attend que cette occasion pour nous refiler les 10 meilleures ventes au niveau national, pas plus, pour nous affamer dans son espace-livres indigent qui sent mauvais entre la boulangerie qui sent mauvais et le traiteur qui sent mauvais.

Au secours ! Aucune et aucun d’entre nous ne veut s’y rendre.

Nous refusons de nous avouer vaincus.

Vous traversez une crise personnelle, tout le monde en parle en ville, et vous-même exposez vos raisons souterraines qui ne concernent que vous.

Personne ne vous jettera l’opprobre.

Mais vous n’êtes pas sans savoir qu’une repreneuse, une personne qui a travaillé avec vous de longues années, qui nous connaît comme nous la connaissons, serait prête à reprendre le flambeau, n’attend même que ça !

Faudrait juste lui donner un coup de pouce.

Il ne faut pas pousser l’égoïsme à fermer boutique sous prétexte que… le reste appartient à votre vie privée et cela ne nous regarde pas.

Mais sachez que nous ne nous laisserons pas faire, d’autant qu’une solution existe !

Ya pas que le pognon dans la vie.

Là, il y va de la santé culturelle de la ville et surtout de nos esprits.

La librairie est un passage obligé dans la rue passante, vous le savez.

Pour cette raison, ce lieu n’est pas qu’une librairie, c’est le cœur battant de la ville.

Sans la librairie, plus de découvertes de nouveaux auteurs et auteures, plus de lectures le soir à la flambée ou sous la tonnelle, hiver comme été, plus de rencontres avec les femmes et les hommes de lettres, plus de dédicaces, plus de prix littéraire régional, plus d’incitation à la lecture, plus d’éducation populaire, plus de crédit, plus de trouvailles littéraires, plus de recommandations, plus de rayons du monde entier dans toutes les langues, plus de rayons poésie à faire pâlir un bibliothécaire de l’école nationale des Chartes, plus de conférences improvisées, plus d’éditions locales, plus d’accès au jardin pour des projections et débats, plus de gâteaux confectionnés par les amateurs du coin juste pour le plaisir de partager, plus de livres d’occasion, plus de bourse aux livres, plus d’apéro-livro-jazzo…

Autant dire une catastrophe ! La ville perdrait une grande partie de son âme. Impossible ! Inimaginable !

Vous avez refusé la médiation proposée par le maire poussé par nous autres.

La prochaine étape revient au tribunal de commerce.

Avant de provoquer l’irrévocable, l’irrémédiable, nous vous demandons de prendre en compte notre missive signée, vous le verrez, par tous les habitants en âge de tenir un crayon.

Ne laissez pas passer cette chance que votre entreprise vive après votre départ,

Laissez la jeunesse apporter un nouveau souffle à votre librairie.

IL NE FAUT PAS VENDRE LA LIBRAIRIE ! IL NE FAUT PAS VENDRE LE STOCK !

Vous toucherez votre argent, au fur et à mesure, et vous pourrez construire votre nouveau projet, nous vous y aiderons, vous avez notre parole.

Nous vous remercions beaucoup de votre attention et sachez que vous serez TOUJOURS le bienvenu dans notre petite ville à qui vous avez rendu ses lettres de noblesse.

Les enfants vous ont fait un dessin ; vous, entouré de livres dont votre auteur fétiche : PASOLINI.

Ils ne sont pas encore en âge de le lire pour la plupart mais grâce à vous ils savent qu’un tel poète – et d’autres – a écrit de merveilleux poèmes.

Et nous finirons avec Pier Paolo Pasolini que vous affectionnez tant :

Ce n’est qu’aimer, et que connaître, / Solo l’amare, solo il conoscere

qui compte, non d’avoir aimé, / conta, non l’aver amato,

ni d’avoir connu. C’est angoisse / non l’aver conosciuto. Dà angoscia

que vivre d’un amour / il vivere di un consumato

révolu. L’âme ne grandit plus. / amore. L’anima non cresce più.

© Louise Salmone

https://www.youtube.com/watch?v=8g2vBs9L7cU Carte de séjour Rachid Taha – Douce France (chanson de Charles Trenet)-

28 commentaires sur « 94. Lettre de doléances »

  1. Parfait, votre plaidoyer pour le maintien d’une librairie mais…
    ceux en âge de tenir un crayon, comme vous le dites, sont malheureusement plus habiles à ‘pianoter’ sur un clavier!
    Bonne chance pour le maintien de cette échoppe.

    Pour Douce France, l’admirateur de Trénet que je suis n’a pas trouvé son compte avec ce groupe de… là bas! Désolé.

    Aimé par 1 personne

  2. Alors, finalement, a-t-il accepté ?
    Quelle époque. Même les mots se font la malle. Peut-être faudrait-il le remettre à sa place, à sa phrase devenue bancale sans lui : « Vous entouré de livres dont votre auteur fétiche »… 🙂
    Bonne année.

    Aimé par 1 personne

    1. Oh merci, une histoire de ponctuation rectifiée, il faut lire ; vous, entouré… et les mots reprennent leur sens, mais peut-être avez-vous bien vu « le remettre à sa place », la phrase bancale… après tout on écrit aussi (et surtout) avec son inconscient… 🙂 Et oui bien sûr très bonne année 2022 à vous également

      Aimé par 1 personne

  3. J’ai bien reçu votre lettre-pétition et vous en remercie grandement.

    Afin de vous rassurer concernant la disparition de la librairie que je gère dans son état (avec mon employée en CDD), je vous annonce les mesures suivantes qui sont destinées à redresser la situation et à rendre ainsi la culture à la ville comme la pluie aux fleurs :

    – dès ouverture (le 1er avril), réduction de tous les livres à 0,29 euros (un « prix unique » en hommage à Jack Lang) ;
    – carte de fidélité pour les lecteurs(trices) à 100,00 euros par mois ;
    – une séance de « signature » hebdomadaire (prix Goncourt, prix Femina, prix Inter, prix Leclerc ®️…) dans le jardin couvert ;
    – discussions nocturnes autour du divan, chaque soir, avec champagne (jauge : 2 personnes maximum) ;
    – édition d’une lettre mensuelle, uniquement par Internet, vers tous les clients(tes) ayant laissé leur adresse e-mail ;
    – espace « boulangerie », à coté du rayon « Étranger », assuré par le magasin Leclerc ®️ de la zone commerciale.

    Notre nouvelle enseigne : « La mie, entends-tu ?… » sera lumineuse la nuit (ouverture 24h/24 et tous les jours y compris le dimanche).

    Bien à vous.

    P.P.P.

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    1. 🙂 🙂 et ça fait frémir aussi !!!! certainement un côté réaliste (si on n’y fait pas gaffe… je veux dire aux bonnes choses qui s’égarent), merci pour votre lecture et très bonne journée à vous, bonjour à votre libraire au passage 🙂

      J’aime

    1. Merci beaucoup à vous, pour le lien bien sûr, il y a des photos de Pier Paolo Pasolini formidables, et ça m’a permis de rectifier des fautes de frappe, décidément avec ce texte les mots n’en font qu’à leur tête !!!!!! 🙂
      Et aussi pour votre lecture,
      très bonne soirée

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  4. « Nous avons affaire à un cas de culture défense ». J’adore. Vibrant appel à garder nos chères librairies, surtout celles ou il existe encore une âme, une vibration crée par le ou la libraire. En vous lisant, j’ai pensé à une BD que j’ai vraiment aimé ; »Malgré tout » de Jordi Lafebre, histoire d’amour-amitié entre une maire et un libraire.
    Ce fut aussi un plaisir de réentendre ce magnifique clin d’œil de Rachid Taha à ceux et celles qui font partie intégrante de la France d’aujourd’hui. Une belle France grâce à son intégration de cultures variées ou l’on garde nos librairies, mémoire, leurs mémoires multiples et ou rentre la lumière des nouveaux auteurs d’horizons différents.
    Merci encore Louise pour ce texte.
    Alan

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    1. Merci beaucoup pour votre lecture, et je vais de ce pas commander chez ma chère libraire comme je l’appelle la BD de Jodi Lafebre (que vous me faites découvrir, merci), et merci pour votre apport à une ouverture à l’autre, tout simplement (et si bien dit !), :-), très bonne journée

      Aimé par 1 personne

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