95. La buvette

Un jour avec les parents est toujours redouté.

Avec un pied dans le plâtre qui remonte jusque sous le genou, tenir la buvette dans le coin le plus branché du jardin public va relever de la vaillance herculéenne.

Pas le bon jour, c’est moi qui vous le dis ! Inès se sent d’humeur maussade avec une très faible inclination à la patience.

Elle s’est réveillée avec une céphalée à fendre le crâne au moindre mouvement, des lancements dans sa jambe à cause de ce foutu plâtre que son médecin a imposé pour immobiliser sa cheville entorsée. La station debout lui est absolument contre-indiquée. Et, à son âge, faudrait plutôt penser à se mettre au vert. L’est marrant le doc’, on voit que c’est pas lui qui règle les traites et les factures ! Et pour couronner le tout, sa coiffeuse a bien loupé sa couleur avec ce blond oxydé qui ne lui va pas au teint.

La seule tenue envisageable et mettable dans ces conditions reste sa mini-robe blanche, sa basket, sa protection de pied, pas du tout glamour, tant pis !

Les petits trépignent en chouinant pour certains, en rigolant pour d’autres devant le carrousel encore fermé. Mais dès qu’ils la voient, ils ne mouftent plus. Au premier regard ils ont pigé que la Inès n’était pas dans un bon jour, pas fous les gosses ! Les parents sont déjà avachis sur les chaises et les bancs autour du bac à sable et des balançoires ; il va falloir leur répéter pour la on ne sait combientième fois que le service se fait à la buvette !

Les petits attendent qu’elle se soit installée derrière son comptoir en bois pour venir lui demander un ticket de jeu, un seau, un râteau, une pelle, une viennoiserie, un gâteau, un chocolat, une citronnade, des bonbons… Les jours sans les parents ça se passe à peu près bien ; avec, c’est le bordel ! Et ça ne loupe pas : c’est le bordel ! Inès connaît leurs manèges par cœur, leurs enfants aussi. Ils interviennent quand il ne faut pas sur un ton rapidement excédé parce que leurs gamins les dérangent, ah bah oui mais bon c’est pas tous les jours non plus qu’ils vont au jardin avec leurs parents, c’est la fête en quelque sorte, alors ça parle fort de partout, beaucoup de bruit, très vivant, que du normal, mais c’est mieux si les parents ne s’y mettent pas, sinon plus personne ne s’entend. Il y a forcément toujours ce moment où les parents vont brailler une énormité ! Ah bah tiens, justement on en parlait, l’énormité braillée du jour est : « ON SE PARLE AVANT DE TAPER, ON SE PARLE, T’AS COMPRIS ! » Bonsoir l’exemple ! Ne s’occupent que de leurs gamins même quand un autre tombe à leurs côtés, bonsoir l’exemple ! Veulent être servis là tout de suite maintenant et n’hésitent pas à passer devant tout le monde, bonsoir l’exemple !

Ils sont à l’apogée de leur narcissisme, vivent seuls au monde, bonsoir l’exemple !

Tous ces petits elle les connaît, pas un ne se comporterait de la sorte, aussi égoïstement, aussi parentalement, aussi salement.

Avec les enfants, il y a toujours un moment de grâce,

 Sauf avec les teignes.

Les chiards qui gueulent pour un goûter tombé à terre, une poussette arrachée, une poupée démembrée, des billes perdues, un cerf-volant perché dans les branches, une écorchure au genou… ça passe, c’est le boulot, mais des adultes qui sont incapables de se tenir plus d’une heure avec leurs propres gamins sans passer un bon moment, ça la dépasse !

Soudain, que voit-elle ? Un parent jeter un papier gras dans l’espace de jeux pour enfants à quelques centimètres de la poubelle. Bonsoir l’exemple !

Là, elle l’invective direct, non mais c’est quoi ces façons, y se croit où ? svp, prière de ramener des bonnes manières.

Le parent s’emballe, prétend être dans son bon droit, attend des excuses… La goutte d’eau qui fait déborder le vase. Inès claudique vers le parent récalcitrant et lui indique la sortie, persona non grata tout l’après-midi, ses enfants demeurent bien sûr les bienvenus mais lui, allez, hop, dehors, ouste du vent, vous regarderez vos enfants de l’autre côté de la barrière…

À bon entendeur, salut !

© Louise Salmone

https://www.youtube.com/watch?v=FM9Azb8wqe8 Tina Turner – Shame, shame, shame

26 commentaires sur « 95. La buvette »

  1. Un texte qui colle à la réalité. Merci Louise.
    Et un peu de fraîcheur juvénile pour nous, à le lire dans un camping du bord de mer peu occupé, surtout par des habitués, comme nous à la retraite!
    Mais, au fait, nous avons le calme que nous souhaitions…
    Pensées amicales à vous.

    Aimé par 2 personnes

  2. J’peux pas, y’a des contraintes: une histoire de tiroirs, d’attachement, de renouveau, de revif avec au moins un ange, un galet, une céphéide et un sicaire. Sans m’étendre plus et à défaut de m’ épancher, j’veux bien qu’vous m’revanchiez qu’à un monde littéraire, il m’a pris d’vouloir plaire.
    😇

    Aimé par 1 personne

    1. En même temps, comme dirait l’autre, je le savais (et une écriture sans contraintes c’est moins drôle aussi… 🙂 ) alors définitivement ce sera pour la prochaine fois (et avec ce plaisir renouvelé de toujours découvrir les créations de l’a.i.)
      Très bonne journée

      J’aime

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