97. Sourires niaiseux

Les chiffres parlent d’eux-mêmes, mais je vous les épargne. Le secteur du livre est une industrie de nouveautés. Ces mots vous choquent ?! Ils reflètent cependant deux réalités : industrie et nouveauté. Les éditeurs sont donc priés de chercher et multiplier les nouveautés pour augmenter leurs chances de succès et par voie de conséquence leurs chiffres d’affaires. C’est aussi péréquatif que ça !

Dans la salle de presse, les journalistes s’agitent, des mains se lèvent. Madame la ministre… Madame la ministre…

Un instant, je n’ai pas terminé. Vous poserez toutes vos questions à la fin de la conférence de presse. Peut-être. S’il nous reste du temps. Auparavant, je veux vous apporter des éclaircissements.

Le secteur de la littérature générale conserve une place importante. Et dans ce secteur, un produit n’emporte pas tous les suffrages, voire aucun, dans le monde intellectuel ; en revanche il séduit de très nombreux lecteurs et lectrices. Je parle bien sûr de la romance, honnie par la sphère littéraire et consorts. Tout le monde connaît les livres de romance, même ceux et celles qui prétendent n’en avoir jamais lus.

Des journalistes frétillent d’impatience, Madame la ministre…  mais la ministre poursuit sur sa lancée sans leur accorder la moindre attention.

Je vous rappelle que Flaubert a souffert d’une très mauvaise presse pour Madame Bovary, roman classé dans la littérature de romance. Ce classique !!! Le roman sentimental n’a droit à aucune presse, mais rapporte un chiffre d’affaires à faire pâlir les plus prestigieuses maisons d’édition. 

Ce miroir sociétal nous donne des indications sur l’évolution des mœurs, les sociologues vous confirmeraient cette certitude, de la même façon je vous demande de vous rapprocher des adaptations filmiques qui engrangent de substantielles recettes également. La romance a le vent en poupe, genre indémodable, renouvelable ! Instantané de notre monde, de notre production industrielle livresque, rapide, mais aussi, et surtout ai-je envie de rajouter, un plaisir de lire, oui un plaisir de lire ! Mots incongrus pour la plupart des critiques littéraires, et pourquoi donc ?  Au sentimental, on lui reproche – et décortique – ses allures de produit de marketing,  son panel de lecteurs trop bien ciblés, ses scénarii bien ficelés, ses happy end, on vomit ses recettes de la réussite et on lui refuse les mots de genre littéraire, pourquoi donc ? Toutes les maisons d’édition agissent de la sorte. Le livre est une industrie ! Aujourd’hui les goûts se multiplient, s’individualisent : comment faire vendre à la masse en s’adressant à un individu ?

Le genre sentimental s’y attache et attaque avec brio. Il vend l’amour, grand maître-mot de cette littérature, tel un voyage, stricto sensu, la romance permet de s’évader du quotidien… On peut l’emporter n’importe où. Le lectorat vient de toutes les catégories sociales, je le répète et ne vous en déplaise : de toutes les catégories sociales, la plupart ont un travail et ont suivi des études supérieures. Le facile à lire revient à revendiquer un facile à vivre. Mais oui, intéressez-vous à ce sujet au lieu de me poursuivre…

Des journalistes se lèvent, les appareils photos crépitent… Madame la ministre… Madame la ministre… Elle prend le verre d’eau à portée de main, boit une gorgée pour se rafraîchir la bouche, les scrute un instant puis reprend.

Le roman sentimental aborde des sujets sociétaux de manière douce, non polémique, sous toutes ses formes : policier, fantasy, historique, ou encore érotique… La new romance accapare aujourd’hui plus de 20 % des ventes totales des livres sur le marché.

Alors oui, quand on me voit, quand on me traque, quand on me surprend, quand on me prend en photo en terrasse, en promenade, juste avant un Conseil, sur un festival, une foire du livre au rayon romance, ou le nez plongé dans un livre de romance, la larme à l’œil ou le sourire aux lèvres, quand on étale en Une « la ministre aux sourires niaiseux », alors oui, j’ose le dire, je fais partie de ces lectrices et de ces lecteurs, JE SUIS ROMANCE.

            Fin de la conférence de presse.

© Louise Salmone

https://www.youtube.com/watch?v=NbsKomR1-aw Camino sonoro jazz band – Perhaps Perhaps Perhaps

31 commentaires sur « 97. Sourires niaiseux »

  1. Le lendemain, les titres de la presse s’étalaient en « une » :

    – « La ministre de la culture présente un plan brinquebalant pour le livre » (Le Figaro) ;
    – « Madame Bachelot, ministre de la Culture et des arts appliqués, s’est essayée à tracer les lignes de son action pour le prochain quinquennat » ‘(Le Monde) ;
    – « Bachelot trie le bon grain de l’ivresse » (Libération) ;
    –  » Culture : Un plan délirant avec un budget qui ne tient pas la route » (Les Échos) ;
    – « Il y a de la romance dans l’air de la ministre » (Huffington Post)
    – « Bachelot rencontrera-t-elle bientôt Zemmour pour un programme commun ? » (BFMTV)
    – « La Culture ou la grosse tête de Bachelot » (RTL)
    – « Roselyne ou Romance ? » (Le Parisien)
    – « La culture sacrifée une fois de plus sur l’autel des profits éhontés » (L’Humanité)

    Soudain, le téléphone sonna.
    – Oui, dit-elle.
    – Ici Castex, Jean Castex ! Tu peux passer me voir vite fait ? Je t’ai trouvé un nouveau job : directrice de « Gala », tu commences demain ! 😉

    Aimé par 5 personnes

    1. Pour une fois je vais, exceptionnellement, accorder un ‘j’aime’ à un commentateur avant de féliciter notre chère Louise. Merci Dominique pour cette parodie pas très éloignée de la réalité! Et la chute ‘castexienne’ est hilarante! Con un saludos del Sur.

      Aimé par 1 personne

  2. J’ai pour celui-ci une attirance particulière, Louise, il dit vrai sur la culture du fric qui compte plus que la générale dont se défend son ministre des écoles, contrebandier du protocole le . Tu m’avais fait savoir ton amour pour Léo, un ferré en matière de niaiseux, figure-toi que je l’avais au téléphone ce matin. Il m’a rapporté l’anecdote d’une signature dans un pince-fesses de l’intelligentsia où il dut rappeler au ministre délégué que Goya ne se prénommait pas Chantal mais Franscisco de…t’aurais vu le son ok quand elle avala le verre d’eau
    Bravo Louise tu gagnes à dire, je t’en embrasse…
    Alain

    Aimé par 1 personne

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