100. À dos

Cinq fois déjà que son père venait toquer à sa porte en l’invitant à les rejoindre.

Chaque fois elle répondait « j’arrive » sans bouger, allongée sur son lit à tourner les pages d’un livre, d’Albert Camus, La Chute.

De sa chambre, elle entendait les sonneries, les pas dans le couloir, les éclats de voix, reconnaissait chacun et chacune, et la phrase rituelle : « Bah, Célestine n’est pas là ?! », et la sempiternelle réplique : « Si, si, elle arrive, elle est dans sa chambre, vous savez ce que c’est à cet âge-là ! »

Suivie de cette inlassable remarque : « Eh bien qu’elle en profite, la jeunesse n’a qu’un temps, regardez, nous. »

Et toutes et tous de s’esclaffer de concert.

Les parents avaient invité à déjeuner leur petit groupe d’amis de jeunesse, repas organisé à tour de rôle chez les uns et les autres. Jadis ça faisait de grandes tablées en comptant les enfants. L’âge adulte aidant, lesdits enfants ne se joignaient plus à ces festivités ; seule Célestine la plus jeune d’entre eux qui vivait encore chez ses parents s’y collait.

À table, elle aura droit au : « Alors le lycée ça se passe bien ? C’est ta dernière année ?! Déjà ! Tu sais ce que tu veux faire après ?! »

Questions auxquelles elle répondra du bout des lèvres « je sais pas trop encore… » pour éviter toute discussion enflammée sur l’avenir.

Puis ils échangeront entre adultes sur ce monde qui change à une vitesse dingue, il y en aura toujours un ou une pour s’exclamer : « C’est bien simple, j’y comprends de moins en moins. Donc j’imagine pour les plus vieux que nous, ce doit être un enfer. »

Puis ils se resserviront à boire et à manger et deviseront encore et encore des mêmes sujets et de ce foutu temps qui passe, et de leur jeunesse qui est loin derrière eux maintenant…

Un ou une convive lui suggérera qu’elle doit s’ennuyer avec eux. Célestine ne relèvera pas car elle rêve tout au plus et d’une oreille distraite les écoute. Parfois ils disent des choses drôles. Il y a toujours de bonnes infos historiques à glaner !

Il y aura ce moment impayable où ils voudront absolument prendre de ses nouvelles, ou de leurs nouvelles, « alors comment ça se passe pour vous ? », vous étant la jeunesse dans son entier, et elle la représentante non exhaustive de la génération des 16 – 20 ans affublée d’une lettre que Célestine refuse d’appliquer ; elle n’est ni un numéro ni une lettre alphabétique.

Elle leur répondra toujours du bout des lèvres « m’oui », « m’non », explosera de rire en son for intérieur, saluera encore une fois le discours que pour les femmes « non le combat n’est pas terminé », oui merci elle est au courant, mais elle n’argumentera pas, préfère en parler avec ses amies et amis, s’amusera avec compassion de leurs singeries pour s’évertuer à paraître plus jeunes que les jeunes, parlant un langage qu’elle-même ignore, ah ah ah, ?!, et à un moment ou un autre elle sourira et quelqu’une ou quelqu’un lui demandera : « À quoi tu penses Célestine ? »

Elle leur donnera : « À rien de particulier, je souris, je vais bien » pour le plaisir de les laisser s’étaler sur cette jeunesse qui trouve le courage, oui le courage, d’aller bien dans ce monde qui marche sur la tête, c’est formidable, on prétend la jeunesse tellement désœuvrée, comme quoi c’est faux !

Célestine réussira l’exploit de rehausser l’image de cette dite jeunesse protéiforme, si diverse et plurielle mais qu’importe Célestine est La Jeunesse présentement.

Elle se lassera de leur spectacle et retournera dans sa chambre invariablement, mais peut-être aussi qu’elle leur servira du Camus, Albert : « (…) Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. (…) »

L’assemblée lui demanderait de quoi elle parle et Célestine n’aurait peut-être pas envie de se lancer dans un grand débat, de les convaincre de quoi que ce soit, de supporter leurs arguments et leurs leçons de vie qui n’appartiennent qu’à leur classe d’âge. Elle leur rappellerait le contexte de ces mots, le discours d’Albert lors de la remise de son prix Nobel, et s’obstinerait à prétendre que les paroles de Camus valent pour sa propre génération.

Elle les connaît toutes et tous pour savoir qu’ils essaieront de se dédouaner, alors qu’elle ne leur demandera rien, ni justification ni culpabilité, ajouterait que simplement face au brasier qu’ils et qu’elles laissent en héritage comme si ce monde leur appartenait alors que pas du tout, et à aucune génération, mais bon c‘est une autre table ronde leur préciserait-elle, il est temps de laisser cette fameuse Jeunesse faire ce qu’elle a à faire et cela va bousculer leurs certitudes, mais tout va bien se passer, faut juste nous laisser faire.

Il faut les prévenir. Le monde change si vite.

Son père vient de nouveau toquer à sa porte : « Alors Célestine tu viens ? On t’attend ! »

« J’arrive » et qui sait ce qu’elle dira à ce déjeuner…

© Louise Salmone

https://www.youtube.com/watch?v=ran2vgR_ANY Mr. Sandman (A cappella cover)

31 commentaires sur « 100. À dos »

  1. Totalement étranger à ce sujet que je n’ai pas vécu, je l’ai pourtant savouré. J’étais en même temps à la place des ‘vieux’ et de la jeune fille. Très beau texte!

    Une question qui va peut-être me ridiculiser mais je la pose tout de même: dans cette vidéo, s’agit-il d’une seule jeune fille avec un super montage à la Jean Christophe Averty ou de quadruplées? Bon, je n’aime pas trop cette musique mais j’aime comprendre les choses. Merci de votre aide.

    Aimé par 2 personnes

  2. T’occupe, prends ton ton tant Célestine
    Camus le sage, au moment où il a été plus vite s’en est remis que dans l’arbre qui perd ses fruits…

    Toujours au juste milieu Louise, entre là et pour plus tard.
    Bonne journée, il fait un froid que l’est attise.
    Alain

    Aimé par 1 personne

  3. J’ai beaucoup aimé ce récit et cette plongée dans la tête d’une jeune femme et se réflexions, ses pensées.
    J’ai quelques souvenirs de ces diners ou déjeuners, de ces questions et de cette envie de dire et puis finir par ne rien dire!
    J’apprécie aussi beaucoup Albert Camus.
    Belle fin de journée à vous Louise

    Aimé par 1 personne

  4. Sur le lycée près de chez moi, un garçon (ou Célestine !!) a écrit : « La jeunesse est foutue » … ce n’est pas vrai par contre le texte d’Albert Camus est toujours d’actualité !! …
    Merci pour la vidéo merveilleuse chanson et chanteuse et jeune fille dommage que je suis … joyeux !!!

    Aimé par 1 personne

  5. « Jean-Baptiste Clémence retrace le parcours autrefois brillant de son existence. Jusqu’au jour où différents événements ruinent les derniers vestiges de sa normalité existentielle. Il fuit dans la débauche ce qu’il découvre tous les jours un peu plus. Fuir l’hypocrisie des cœurs, de la charité, de la solidarité, l’hypocrisie du monde, fuir cette existence fausse où le plaisir personnel décide des actes les plus beaux. » Babelio, à propos de « La chute » de Camus.
    Je trouve que vous comprenez bien Célestine car il y a du Célestine en vous ;), un regard bienveillant sur ce que peut ressentir la jeunesse dans ce monde trouble à l’issue incertaine et sur ce qui est important à vivre. le présent, rien que le présent avant…la chute.
    Merci encore pour ce texte encore si bien écrit.

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :