102. Novice

D’un regard, il balaya la place bigarrée, joyeuse, musicale, revendicatrice, marmonna des mots qui lui venaient avec aisance puis les griffonna sur une page A5, quand une main lui tapota l’épaule. Il se retourna pour faire face au vieux avec son appareil photo Reflex en bandoulière,

Mais plus personne utilise ça !…

, ses godasses de marche miteuses, son chapeau troué, ses lunettes archaïques.

Oh l’allure de la peine !… Il veut quoi encore cette fois ?!…

Le vieux le fixa et lui dit :

— T’as bien compris ? Tu te mets là et tu bouges pas ; tu notes tout ce que tu vois.

… Mais c’est quoi ces méthodes à l’ancienne ?…

Le vieux continua :

— Je sais ce que tu penses, j’ai pensé la même chose quand j’ai commencé dans le métier ; on se présente frais émoulu, on suppose qu’on sait tout et ya le vieux schnock qui se radine pour vous faire la leçon de trop.

… Mais tu parles du siècle dernier, mec, avec des pros qui dataient du siècle d’avant, au secours !…

— Je sais ce que tu penses.

… Alors ça sert à quoi qu’on se parle…

— Au point que tu te demandes à quoi ça peut servir que nous nous parlions !… Pour que tu te mettes bien ça dans le crâne : t’es sur le terrain, tu racontes ce que tu vois. Point. Alors je te le répète encore une fois : tu te mets là, tu bouges pas et tu notes tout ce que tu vois.

… ????? …

— Je sais que t’as pas appris ça à l’école, mais pour le premier jour, c’est comme ça qu’on va procéder toi et moi. Tu fais comme un croquis, avec des mots, pas beaucoup, l’équivalent d’une demi-page recto A 5.

… Pas glop ! …

— Montre-moi déjà ce que t’as fait.

Il lui tend sa feuille toute barbouillée recto verso autour du logo de leur média d’informations international. Le vieux s’en saisit, sort un stylo et commence à biffer, sans pitié !

— T’as voulu trop en faire fiston !

… Fiston ?! Au secours ! …

— C’est affectueux fiston, tu préfères que je t’appelle pigiste ?!

… L’horreur ! …

— Tu vois… Fais-moi confiance. Bon on reprend…

… C’est horrible, il lit mes pensées dans ma tête…

— À force d’être sur le terrain, on sent les choses, on développe une intuition…

… de fou !…

— Oui ça peut paraître fou ; bon on reprend, là tu vois, tu racontes dans le prisme de tes pensées personnelles.

… Du genre ?…

— Là, tu écris par exemple : les manifestants sont sidérés, je pense que toi et moi nous avons précisément vu le contraire, ou là encore tu gribouilles : les drapeaux flottent aux fenêtres, toi et moi nous en avons vu cinq au maximum, c’est pas l’info la plus importante, tu ne penses pas ?

… ???????!!!!!!! ….

— Écris ce que tu vois, pas ce que tu voudrais voir ou entendre, pas ce que tu ressens, donne de l’information, pas de l’émotion, pas de la pacotille, donne des faits, de la matière, les gens sont assez grands pour réfléchir par eux-mêmes, sinon va bosser dans un journal d’opinion, mais là tu dois rester sobre, cherche ce qui te frappe dans ce que tu vois, ce sera l’angle d’attaque de ton article.

… Mais ça m’intéresse pas, ça ! …

— De quoi tu aurais envie de parler ?

… De tellement de choses !…

— Si tu ne devais en choisir qu’une ?

… De ma génération… : Et ce que nous pensons de tout ça. Comment nous agissons et agirons.

— De tous les mots que tu as écrits, lequel tu garderais ?

Il reprit son feuillet de notes des mains du vieux et relut avec attention, hésita sur plusieurs mots son stylo maintenu en l’air puis entoura : la vie.

— C’est bien, fiston. Maintenant, sous cet angle-là, « la vie », tu ne bouges pas de là et tu notes tout ce que tu vois. A priori, tu vas faire un beau premier article.

© Louise Salmone

https://www.youtube.com/watch?v=1LHGr6vgePE&list=PL4PaWH9QgsNv1O3QLK3WWcz6lNiEbEcPf – ZEBDA – Motivés – Le Chant des partisans

18 commentaires sur « 102. Novice »

      1. C’était un scan de ma première carte de presse: correspondant du journal local pour mon village. C’était en 1959. Je publierai cette image à la fin de mon manuscrit Ma vie en monovision! Amicalement à vous.

        Aimé par 1 personne

  1. J’adore. Le « dialogue » entre les deux… « C’est horrible, il lit mes pensées dans ma tête… »  » les gens sont assez grands pour réfléchir par eux-mêmes, sinon va bosser dans un journal d’opinion » 🙂 MDR
    Merci encore Louise pour ce nouveau texte et cette vidéo percutante d’une permanente actualité avec à la fin cette citation Lucie Aubrac « Le verbe résister doit toujours se conjuguer au présent »

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