103. Assemblée citoyenne

L’air sent… une odeur difficile à qualifier –  un savant mélange de savon bon marché, d’eaux de Cologne, d’huiles essentielles, de fragrances épicées et fleuries, de sueurs sucrées/salées – qui agace les narines des acteurs institutionnels.

Les citoyennes et les citoyens retardataires continuent à arriver ; elles et ils donnent leurs noms à l’accueil puis émargent avant de prendre place sans savoir vraiment à côté de qui, ils ne se connaissent pas encore très bien. Elles et ils restent silencieux, à part les bavards et les forts en gueule, y en a toujours, qui occupent le terrain des plus timides ; tout le monde ne siègerait pas à la même enseigne selon un ordre informel.

Les acteurs institutionnels évoluent avec aisance, s’agitent en bas de l’estrade, pourquoi ? personne ne le sait, ils se chuchotent dans les oreilles, à haute voix, ce qui n’est plus un chuchotement, mais pour eux si ! Ils parlent comme si les citoyens et les citoyennes ne les entendaient pas, ils sont chez eux, un ballet étrange à observer. Des regards flagorneurs et des sourires courtisans de certains citoyens et citoyennes tentent d’attirer leur attention. En vain.

Un tirage au sort a réuni les citoyennes et les citoyens dans la salle du Conseil. A chaque réunion, elles et ils ont droit à un :

— Vous devez être drôlement impressionnés par l’endroit, c’est pas tous les jours que vous venez là. 

La plupart ne répondent pas, d’autres se hasardent à préciser que l’endroit est symboliquement un point de ralliement d’émeutiers, d’insurgés et de révolutionnaires.

— Les faits historiques vous donnent raison ; maintenant c’est différent, plus solennel, vous ne trouvez pas ?!

Sur les gradins, le peuple reste coi, et bien sage. Ils sont regardés comme de drôles de bêtes par les agités d’en bas qui se conduisent avec une forte assurance, des tics de langage qui les distinguent dudit peuple comme s’ils n’en faisaient pas partie, comme s’ils ne constituaient pas la société, la communauté culturelle dans laquelle nous vivons toutes et tous.

Le peuple, quoi qu’on en dise, quoi qu’on en pense, éveille quelques méfiances chez les acteurs institutionnels qui doivent leur apprendre la démocratie. C’est moche à dire mais c’est ce qu’ils constatent chaque fois. Ils se le propagent en débit accéléré d’oreille avertie en oreille avertie : le peuple ne sait pas ce qu’est la démocratie, a oublié à quel point c’est fragile, et puis ce peuple sent un peu mauvais et dégoûte on peut bien se le dire, pas trop fort.

— Bien tout le monde est arrivé, nous allons pouvoir aborder l’ordre du jour, prévient le modérateur institutionnel.

L’assemblée citoyenne a planché, durement, sur les enjeux environnementaux de la ville et vient rendre un premier aperçu de ses travaux réflexifs hautement supervisés par l’institution, il va sans dire. Il ne faut pas trop laisser le peuple penser par lui-même : il pourrait ne pas savoir, il ne sait pas, se moquent les acteurs institutionnels.

Les citoyennes et citoyens rapporteurs invitent à s’intéresser au document ci-joint de Pigraï’Flair/La culture a du sens : Transition énergétique/ Sobriété, frugalité, efficacité / 4. Repenser l’habitat.

https://pigrai.com/2022/03/02/transition-energetique-sobriete-frugalite-efficacite-4-repenser-lhabitat/

Un acteur institutionnel intervient sans lever la main au préalable :

— Il fallait se concentrer sur « notre » ville. 

— C’est ce que nous avons fait en nous intéressant à ce qui se réalise ailleurs et qui peut s’adapter ici.

— Mais cela relève du domaine des experts.

— Pour lesdits experts (qui font aussi partie du peuple), pour les architectes (qui font aussi partie du peuple), il leur a été demandé de développer des projets autour de trois axes : la transition écologique (zone à faibles émissions, mobilités douces), la solidarité (redressement des copropriétés en difficulté) et le développement économique (numérique, revitalisation des centres-villes…).

— Comment vous savez ça ?

— C’est dans la presse. Et le sujet nous intéresse.

— Non mais si tout le monde donne son avis, on ne va pas s’en sortir. Je vous rappelle qu’il nous importe avant tout de vous faire monter en compétences.

 — Question compétences démocratiques, on va bien !

— Vous êtes déjà privilégiés…

Ce dernier mot provoque un tollé général :

— Privilégié d’être tiré au sort ?

— Donc, du coup, on doit la fermer ?

— Bah alors à quoi elle sert cette assemblée citoyenne ?

Le peuple, toujours à un moment il s’emballe, voilà son principal problème, ricanent les acteurs institutionnels.

Le modérateur tente de ramener le calme, demande à chacune et à chacun de prendre la parole en respectant celle de l’autre, de revenir au premier exercice de l’assemblée : on lève la main et on ne dit rien jusqu’à ce que le calme revienne.

Aucune main ne se lève.

— Ah vous ne jouez pas le jeu démocratique, c’est pas bien. Je rappelle que nous attendons de cette assemblée qu’elle nous apporte un éclairage citoyen dont nous avons besoin.

— Bah descends dans la rue, parle aux gens, tu verras le peuple ne mord pas.

Les phrases fusent de partout ; au sein même de l’assemblée, tous les citoyens et toutes les citoyennes se pagaillent.

Le peuple n’obéit pas toujours au moment où il le faudrait, s’esclaffent les acteurs institutionnels.

Le modérateur appelle les vigiles (qui font aussi partie du peuple) à la rescousse qui tardent à faire irruption dans la salle du Conseil sous les applaudissements de l’assemblée.

— Ah bah il manquait plus qu’eux pour être au complet ce soir !

Une grande femme au fond de la salle se lève alors et d’une voix grave portante sollicite l’assemblée :

— Bon ça y est, tout le monde s’est bien amusé, on peut passer au sujet qui nous intéresse : transition écologique, biodiversité pour éviter de mourir de chaud en ville à la prochaine canicule, vous aurez tout le temps de palabrer sur les bancs à la fraîche à ce moment-là, mais là nous devons avancer, déjà nous ne sommes pas tous d’accord, si en plus on s’éparpille, ça va pas le faire ! Et si les petites pimpesouées (qui font aussi partie du peuple) en bas qui se gargarisent de leurs fonctions au sein de l’institution pouvaient cesser de pouffer et de parler quand l’une ou l’un d’entre nous prend la parole, le débat avancerait avec plus de sérénité. Et merci d’articuler et de parler lentement sinon les durs de la feuille entravent que dalle, et j’en fais partie !

© Louise Salmone

https://www.youtube.com/watch?v=C1ZL5AxmK_A Delibes: Lakmé – Duo des fleurs (Flower Duet), Sabine Devieilhe & Marianne Crebassa

23 commentaires sur « 103. Assemblée citoyenne »

  1. Du haut des fleurs qui penchent d’un côté à l’autre car le soleil se fait derviche, arrive l’influenceur de service qui tranchera dans le vif…
    Eh oui ma chère Louise tu n’as pas raté la cible, c’est bien chat qui est perché…
    Bonne journée à toi.
    Alain

    Aimé par 1 personne

  2. Merci Louise de m’avoir fait découvrir un genre qui m’est totalement étranger : les assemblées politiques ! Votre récit est du genre ‘vécu’, je dis bien ‘genre’ car vos textes nous laissent toujours dans le doute entre réalité et fiction… C’est pourquoi je n’ai pas tout compris. Il faut dire que je suis un peu anarchiste, n’ayant jamais voté ni m’être intéressé à la politique. Et pourtant j’ai survécu.

    J’aime bien votre manière de parodier Pierre Perret et son Dictionnaire de l’argot. Il aurait dit : Quand les caves y jaspinent l’arguemuche, j’y entrave que dalle !

    Et Lakmé… Ah ! Lakmé… J’ai fréquenté assez intimement (c’était au siècle passé) une colorature semi pro et écouter Marianne Crebassa, Sabine Devieilhe m’a provoqué des frissons réminiscents.

    Je termine par d’aimables salutations, fredonnées sur « l’air des clochettes ».

    Aimé par 1 personne

      1. La réponse (ou les réponses… 🙂 ) en partie dans les commentaires et du moment que l’on reste dans le domaine démocratique on peut s’intéresser à l’intérêt général … (…) selon chacun chacune ses besoins, à chacune chacun selon ses capacités, :-), très bon dimanche

        J’aime

  3. On dirait vraiment les 150 pékins, tirés au sort (avec Cohn-Bendit désigné forcément par le hasard), à l’époque de la « Convention citoyenne pour le climat » en décembre 2020.
    Ce texte ferait le « pitch » d’une excellente pièce de théâtre, on la jouerait à la Cartoucherie de Vincennes, Barbara Pompili (ministre en retraite de l’écologie fatiguée) serait invitée, on exploserait enfin de rire !!! 😉

    Aimé par 2 personnes

  4. Merci aux citoyens rapporteurs d’avoir tenté par votre intermédiaire de plancher démocratiquement sur les propositions du « Pigrai » 🙂
    La délibération citoyenne ne sera pas un problème si elle fonctionne au calme par petits groupes de 4 ou 6 personnes max et que la création finale, synthèse des différents groupes soit faite avec l’aide de personnes non institutionnelles, formées à ce genre d’exercice,
    Pas si simple en effet, Il faut éviter de jouer cette brillante pièce de théâtre en vrai pour éviter les forts en gueule et les égos centrés 🙂
    Merci Louise pour ce texte qui met bien en évidence les aléas d’une fausse démocratie dirigée par des élites.

    Aimé par 2 personnes

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