105. Jade

Il n’en avait pas besoin, à dire vrai.

Le premier achat introuvable dans les cent kilomètres à la ronde oui ; pour cette raison il dut se rabattre sur un magasin virtuel et découvrit cette caverne d’Ali Baba implantée dans le centre du pays.

Mais le dernier en date non.

Tout partit de la première commande – un compas de charpentier pour mesurer les ouvertures d’angle de l’extension qu’il avait l’intention de bâtir – accompagnée d’un mot manuscrit d’une écriture élégante :

Merci Horacio pour votre confiance et à bientôt, Jade.

Il se renseigna, virtuellement toujours, sur la fameuse Jade qui se révéla être la présidente-directrice générale de cette entreprise qui promouvait et vendait les outils des métiers de compagnonnage. « Un peu d’histoire » sur sa vitrine, virtuelle également, racontait qu’elle suivait les traces des compagnons de sa famille et reprenait le flambeau pour transmettre cette tradition du travail bien réalisé avec les outils adéquats « qui raviront les compagnons bien sûr, les artisans, les bricoleurs très expérimentés, exigeants et quasi artistes, que ce soit pour le bois, la pierre, le métal, le cuir, les textiles, l’alimentation ».

Horacio dès lors s’adonna à un achat régulier, très, pour avoir le simple plaisir de recevoir avec une bisaiguë, une marguerite, une asse, une doloire, un rouable, une massette de tailleur de grès… dont il n’avait absolument pas besoin ce mot manuscrit d’une écriture élégante :

Merci Horacio pour votre confiance et à bientôt, Jade.

Que cette femme prenne le temps de créer un lien sobre, et malgré ses responsabilités managériales, l’émouvait.

Il l’imaginait à l’heure du déjeuner ou le soir dans son bureau, après une rude journée, à rédiger ses petites cartes, pas à tout le monde, à quelqu’un au hasard peut-être ou avec qui elle partageait des affinités de compagnonnage, cet amour du bel outil, elle ne pouvait pas écrire à tous ses clients, un aléa l’avait désigné, le chanceux ! Il l’imaginait sourire en écrivant son prénom bien qu’ils ne se soient jamais vus.

Il se disait que Jade contribuait à l’aménagement de sa maison avec cette gentillesse, cette attention renouvelée, cette fidélité, et qu’une fois les travaux finis il l’en remerciera avant de se faire rembourser les outils inutiles conservés dans leur emballage d’origine hermétiquement fermé comme les conditions générales des ventes l’autorisent.

Mais une incartade précipita la fin quand dans le dernier colis, dont il n’avait absolument pas besoin comme les nombreux autres précédents, il trouva un mot manuscrit d’une écriture élégante :

Merci Serge pour votre confiance et à bientôt, Jade.

© Louise Salmone

https://www.youtube.com/watch?v=h6XeofCwNPE Soul Bossa nova – Quincy Jones

32 commentaires sur « 105. Jade »

      1. Hi hi hi, et merci beaucoup pour le lien-photo; ainsi tout le monde peut voir ce qu’est un marteau à boucharder (les tailleurs de pierre s’en servent), très bon week-end !

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  1. Ah, Louise les boîtes à outils quand ça cache un truc que la Marthe avait proscrit, faut pas s’étonner de trouver la faute de prêt nom, si l’outil montre le sien la chose s’abrite de paille. Moralité mieux vaux faire son marché en direct que se fier aux fesses par correspondance.
    Bonne journée, si ça glisse pas.
    Je t’embrasse Louise.
    Alain

    Aimé par 2 personnes

  2. Horacio mit du temps à s’apercevoir que la fameuse « Jade » n’était que le pseudo d’un ex-candidat aux élections présidentielles, un écolo qui, après sa défaite des 10 et 24 avril, s’était recasé dans un artisanat « durable » et de proximité.

    Horacio, quelque peu désarçonné, s’écria : « Jade, oh ! » et s’en fut regarder le catalogue qui proposait maintenant une urne en bois (pour cendres et enveloppes, au choix), c’était tout à fait d’actualité.

    (Un texte amusant et fort bien « tourné » à la main !) 😉

    Aimé par 4 personnes

    1. Que n’avez-vous pas compris ? Et peut-être vous faut-il comprendre ce que vous n’avez pas compris ? Il n’y a pas qu’une seule compréhension. Et ce n’est pas grave de ne pas « comprendre », certaines histoires ne vous parlent pas, c’est déjà drôlement bien que vous l’ayez lu…

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