108. Ali boma ye

Renato traversait une mauvaise passe, ça arrive aux meilleurs d’entre nous. Il n’en faisait nulle pâle figure, la vie – cette alternance de bons et de mauvais « coups » – se présenterait sous des augures plus favorables un jour, bientôt, demain peut-être.

En attendant il faut bien vivre, aurait dit sa mère restée au pays comme le reste de la famille jusqu’à son chien qu’il n’avait pas pu emmener dans ce périlleux voyage qui l’amena jusqu’ici, là, dans ce square, un jour de printemps à l’heure du déjeuner alors que son ventre criait famine. Cigarette sur cigarette pour occuper sa bouche et détourner son intestin des cuisines et des pique-niques odorants, il essaya de se prélasser au soleil.

Mais les ombres, les formes, les parfums, les sons captaient toute son attention.

Il aurait voulu croire qu’il vivait ici depuis des décennies, que sa vie s’était déroulée ici et, à l’instar des autres, il viendrait lui aussi se décontracter le temps d’une pause avant de retourner s’entraîner, car les combats auraient repris, un coach aurait remarqué son jeu de jambes, de poings.

En attendant, il aurait souhaité avoir un toit, un travail pour joindre les deux bouts et s’offrir une nouvelle tenue, Renato n’est pas regardant, tout lui conviendrait.

Lorsqu’il souriait aux passants, aux passantes, avenant, cherchant de toute évidence à entrer en conversation, les visages se détournaient, oh il n’est pas fou, il savait très bien que sa bouche en grande partie édentée, son nez cassé aplati, ses mains tremblantes et gonflées par une circulation encrassée, ses jambes vacillantes, son regard plus aussi éveillé que jadis pouvaient répugner, mais n’en déplaise il est un humain bordel, comme eux autres.

Et s’il ne veut pas mourir d’inanition, il va devoir se faire remarquer pour se hisser au-dessus de la mêlée.

Il se rêvait boxeur professionnel, il se retrouvait à l’abandon. Aussi tenta-t-il le tout pour le tout.

Il se déshabilla pour enfiler son short, apposer sur ses mains les bandes de boxe. Le reste de son équipement avait été vendu et la somme obtenue dépensée.

Sur la terre graveleuse, à l’aide de ses doigts, il traça un ring bien net d’environ 5 m x 6 m, les mesures n’étaient pas réglementaires mais d’une part il n’avait pas le compas dans l’œil et d’autre part il faisait avec les moyens du bord. Il y pénétra et commença à s’échauffer en faisant semblant de sauter à la corde avant de poursuivre par de petits sauts d’un pied sur l’autre, comme une danse légère, à l’image des papillons qui virevoltaient alentour, sans attirer la moindre attention. Puis il se mit à taper de toutes ses forces sur un punching-ball invisible en esquivant des frappes venant de la droite, de la gauche, tout aussi invisibles, par des mouvements de buste, les mains basses, le menton au vent. Il campait des directs du bras avant, en criant jab, jab, jab, à chaque fois. Par de rapides mouvements des pieds, il glissait le long de son ring improvisé, incitant, pour ne pas dire obligeant, les passants, les passantes à le contourner, à respecter cet espace et en définitive à le regarder, à se laisser piquer par son jeu contre un adversaire invisible comme ces abeilles butinant les fleurs sans relâche.

Il encaissait des coups imaginaires, la garde haute, appuyé sur des cordes imaginaires tout en chuchotant à on ne sait qui, en sueur, quand soudain dans une formidable accélération il multiplia les coups, directs du gauche, directs du droit, lança un puissant gauche, jab, et d’un redoutable direct du droit toucha l’adversaire imaginaire et le regarda tomber avant de lever les bras en signe de victoire quelques secondes plus tard, essoufflé. Il exulta de joie avant de s’effondrer épuisé, affamé, assoiffé.

Le charme de l’inspiration se rompit.

La foule l’applaudit et lui donna de quoi assurer les jours suivants.

Il venait de se trouver un job…

© Louise Salmone

https://www.youtube.com/watch?v=5IaGMEk8Zm0 James Brown – Gonna have a funky good time

22 commentaires sur « 108. Ali boma ye »

  1. Bravo Louise… Vous avez réussi, le temps de la lecture de votre texte, à me faire ‘aimer’ la boxe!
    Quelle imagination et surtout quelle connaissance du ‘noble sport’. Vous avez dit noble?
    Amicalement à vous.
    P.S. Je préférais Casius Clay à Ali.

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  2. Personne n’échappe à l’obligation de se battre. Bien sûr on ne connaîtra pas le même degré des coups dans tous les cas. Ce qui est à retenir c’est qu’on peut se battre sans tuer juste pour vivre
    Le procès de sale gueule est un handicap naturel.
    Bonne journée Louise, je t’embrasse.
    Alain

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  3. Chère Louise, je suis très touchée par l’humanité de cet homme. Dont on detourne le regard. L’histoire est très belle. L’imaginaire partagé, même un court instant, touche au sublime. Merci !

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  4. Il regarda la foule, une fois son combat terminé par le chaos dans sa tête.
    On lui criait de toutes parts : « On va voter pour vous ! Le Pen dans la benne !… »
    Il comprit soudain qu’il avait été pris pour quelqu’un d’autre et rentra chez lui pour regarder dans sa boîte aux lettres si la « propagande électorale » était bien arrivée avant le 24 avril. 🙂

    (Beau round littéraire, Louise !)

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  5. Ben voilà il a trouvé sa voie , boxer un adversaire imaginaire , sans faire de mal à personne, pour gagner sa croute 😉
    Je me suis toujours demandé comment on pouvait taper sur quelqu’un qui ne vous a rien fait ?
    Un « sport  » détestable
    Bon week end Louise

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  6. Le texte est rythmé et les mots s’enchainent avec la précision d’un uppercut. J’ai pensé un moment que Louise était sur ce ring:) Enfin oui, celui de l’imaginaire sur lequel elle est championne. Comme Juliette, je n’aime pas la boxe que je ne considère pas comme un sport mais la mise en scène théatrale que vous en avez faite est intéressante et symbolique d’un combat pour la survie et pour exister aux yeux des autres, au delà des apparences. Merci pour ce très bon texte louise.

    Aimé par 1 personne

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