120. Dura lex, sed lex

Alfredo les vit lui faire signe à la sortie de l’aire autoroutière, juste avant d’emprunter la voie d’accès, et obtempéra au geste d’un avant-bras l’incitant à se garer sur la bande d’arrêt d’urgence.

Avant même qu’il saisisse quoi que ce soit, il se retrouva hors de son véhicule, à tendre ses papiers et à répéter que non il ne comprenait pas du tout la raison de ce contrôle, mais qu’il aimerait bien en savoir plus.

Les deux gendarmes l’invitèrent à réfléchir, à se remémorer ses derniers gestes avant de donner sa langue au chat puis ils gardèrent un silence qui mit les nerfs d’Alfredo à rude épreuve.

Un vide sidéral l’aspira. ????. Il ne voyait pas, et pour les gendarmes le problème se posait précisément là ! Qu’il ne s’en soit pas rendu compte ! Il avait agi machinalement, sans aucune conscience, la pire chose, le plus dangereux !!!!!

Mais quoi ? Mais quoi ? Qu’ai-je fait ? s’obstinait à demander Alfredo qui sentait des perles d’angoisse ruisseler au coin de ses yeux.

Monsieur, puisqu’il ne voulait pas admettre, réaliser, conscientiser comme on dirait maintenant, Monsieur vous avez jeté votre mégot par votre vitre.

Alfredo éclata de rire pour la blague d’un peu mauvais goût qu’ils venaient de lui faire, oui effectivement il avait jeté un mégot avant de reprendre l’autoroute, qui avait atterri sur le bitume, pas de quoi créer un incendie !

Les deux gendarmes restèrent imperturbables : s’il l’avait fait ici, en toute inconscience, il pourrait le refaire et il le refera, sûr !, dans n’importe quel endroit et par le temps qui court, le climat surtout, la moindre étincelle, le drame éventuel qui s’ensuivrait, devait être évitée. Absolument !

Un drame ! Waouh, comme vous y allez, persistait – voire persiflait – Alfredo qui reconnut sa faute et bon s’acquittera de l’amende considérable, à la hauteur de la grande faute, un mégot jeté sur du bitume !!!!

Les gendarmes l’invitèrent à rejoindre un petit groupe d’autres fautifs en lui précisant que les amendes ne servaient pas à grand-chose, sûr, certain, prouvé ! vu tous les feux chaque année, mais la dernière loi sur le vivant votée et entrée en vigueur depuis hier changeait la donne.

C’est-à-dire, s’inquiéta Alfredo.

Les deux gendarmes lui rappelèrent, en gros, les termes de cette nouvelle loi non sans l’épargner d’un nemo censetur ignorare legem (nul n’est censé ignorer la loi) : la pédagogie, la menace, l’amende n’ayant mené à rien, il a été voté et dorénavant appliqué que tout contrevenant pris sur le fait, de visu ou par tout autre moyen, sera mis en situation d’immersion immédiate.

C’est-à-dire, bafouilla Alfredo.

Qu’il allait donc devoir se rendre à pied à la prochaine ville, pour y récupérer son véhicule d’une part, régler l’amende d’autre part, les gendarmes accompagneront ce petit monde de sagouins à l’orée de la forêt, toutes et tous à un point différent, puis ce sera à chacune et à chacun de se débrouiller et oui qu’il fallait traverser la forêt non sans leur donner auparavant cigarettes et briquet ou allumettes, le sevrage se montrera probablement très brutal mais peut-être salutaire.

Et s’il avait jeté bouteille en verre, canette, mouchoir, emballage ou n’importe quoi d’autre par la vitre de son véhicule, il se serait trouvé en immersion totale immédiate, pareil, en plus de l’amende à payer bien sûr d’un montant très élevé comme il l’avait justement supposé.

Il devra accomplir ce trajet seul, avec une chance infime de croiser d’autres inconscients de sa catégorie car personne ne partait du même point et le domaine forestier étant impressionnant… a priori il aurait tout loisir de réfléchir à ses actes…

Si jamais une crise de panique menaçait de le clouer sur place, qu’il pense à enlacer un arbre, ça calme, il peut lui parler aussi, ça calme également, en le choisissant bien pour éviter divers désagréments comme un urticaire plus ou moins handicapant.

Alfredo réussit à articuler un « pourquoi ? » d’une voix haletante et desséchée.

Les gendarmes lui répliquèrent qu’en découvrant un monde dont il ne semblait pas avoir grande conscience ni peut-être même connaissance…, il réaliserait le danger qu’il fait ou aurait pu faire courir… la criminalité et les conséquences de son geste, jeter un mégot ou n’importe quoi d’autre n’est pas anodin, et surtout qu’il garde bien à l’esprit ceci :
sa vie – ma vie, notre vie – dépend de l’interdépendance du vivant.

Bonne marche.

© Louise Salmone

https://www.youtube.com/watch?v=rrVDATvUitA Johann Sebastian Bach – Air, ext. de l’ouverture pour orchestre n° 3 en ré majeur, BMW 1068

19 commentaires sur « 120. Dura lex, sed lex »

  1. Et pourtant, effectivement, malheureusement, combien de forêts sont parties en fumée à cause d’un mégot négligemment jeté d’une voiture. Sans parler des animaux qui y vivaient et, parfois, des maisons à proximité…
    Un petit geste pour le mal-éduqué, une grande catastrophe pour tout le monde.

    Aimé par 1 personne

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