124. L’inconnu à la femme inconnue

La rumeur gonflait comme une houle puis se retirait à chacune de ses promenades avec son petit chien de ce côté-ci de la rivière le matin, avant 10 heures, et de ce côté-là de la rivière, après 18 heures.

Parfois il saluait une voisine à qui il offrait la couleur de ses yeux à la Paul Newman. Charmant, curieux, il se liait avec une facilité délicate : uniquement avec la gent féminine, sans jamais s’attarder ni s’imposer.

Il aimait leur raconter être venu de l’autre bout du monde pour s’établir dans ce pays aimé au point d’en adopter la nationalité.

Il aurait voulu se faire passer pour un natif du coin, mais son accent le trahissait.

Il devait se sentir bien seul, gloussaient les voix anonymes, parce qu’à part son chien, personne ne l’accompagnait quand il arpentait les berges. Pourtant – et ce détail ne passa pas du tout inaperçu – il portait une bague à l’annulaire gauche normalement dévolu à l’alliance. Un homme de son âge n’est pas sans le savoir ! Tout de même !

Le sieur semblait donc lié à quelqu’un ou quelqu’une que personne n’avait jamais vu !!!

Pour quelle raison ? Et pourquoi, s’interrogeaient les voix anonymes avec bruit et fureur, parlait-il toujours de lui à la première personne du singulier sans évoquer sa moitié ? Pourquoi ne prononçait-il jamais le pronom personnel nous ! Que savions-nous de lui en définitive si ce n’est ce qu’il nous racontait  ou… baratinait ?

Suspect, tout de même !

Les rumeurs de plus en plus folles déferlèrent dans son sillage.

Les voix anonymes chuchotaient, supputaient, comméraient, colportaient jusqu’au pire.

L’épicier un jour de magnanimité l’avertit de l’infamie déversée sur son compte à bon dos.

L’étranger ne saisit pas immédiatement l’étendue des dégâts causés par les ragots dévastateurs et se justifia au mieux en prétendant qu’il cherchait juste à créer de la sympathie, à améliorer sa syntaxe, à enrichir son vocabulaire…

Pourquoi ne pas lancer des invitations officielles, votre femme et vous-même, dans ce cas ? insista le marchand.

La réponse embarrassée, bafouillée ne convainquit pas.

Il eut beau se justifier, il n’en paraissait que plus suspect, peut-être à cause de son accent, peut-être parce qu’il faut un coupable, en règle générale.

Sa gentillesse, douteuse !, son amabilité, frelatée !!, son empathie, surjouée !!!, cachaient quelque chose d’inavouable. Qu’il n’essaie pas de faire croire le contraire !  

D’ailleurs une évidence indéniable que les voix anonymes érigeaient en étendard, alors qu’il clamait haut et fort son innocence, le désignait comme un assassin potentiel car sinon et pourquoi personne n’a jamais vu sa femme, hein pourquoi ?!

© Louise Salmone

https://www.youtube.com/watch?v=Fpu5a0Bl8eY Nena – 99 luftballons

18 commentaires sur « 124. L’inconnu à la femme inconnue »

  1. Il y a une expression qui dit « trop poli pour être honnête ». Mais bon, là je ne sais pas, et quand je ne sais pas…. eh ben je dis rien. Le pauvre homme, quand même, être jugé comme ça, par qui ne le connait pas. Elle court elle court la rumeur !
    Même pas le droit d’avoir son mystère. Triste monde.

    Aimé par 1 personne

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