125. Hear fast

Phil n’avait pas d’heures précises pour s’y atteler. Cependant la nuit offrait plus d’intimité à ses activités mnésiques.

Sur l’écran noir de ses nuits blanches, il se déleste, rature, relit, réécrit, efface, reprend sa dictée sous le titre provisoire : Journal d’un commissaire à la retraite.

Les mots fusent sans plan préétabli, une affaire en appelle une autre, il les égrène, le clapotis des touches du clavier de son ordinateur ne couvre pas tous les bruits des ténèbres.

Depuis quelque temps il se surprend à en attendre un qu’il a repéré sans y prêter une attention particulière la première fois.

Malgré lui, il a compris qu’il ne pouvait pas faire comme s’il n’entendait rien, surtout ce bruit-là, si caractéristique.

L’écho de l’autoroute à des kilomètres en contrebas, si calme à ces heures nocturnes, amplifie le bruit, l’infraction, le délit, possiblement le crime. Faudrait étudier de plus près cette déflagration furtive.

Il n’est plus en service, les collègues sauront très bien gérer l’affaire.

Pour le moment, il doit rédiger ses chapitres chronologiques – l’évolution de la société, du métier, les nouvelles techniques d’investigation – dérive sur des considérations sociologiques, philosophiques. A priori, le métier ne prête pas à l’optimisme quant à la nature humaine mais il arrive souvent, enfin parfois ajoute-t-il, que des étincelles de grâce illuminent cette lie humaine, si humaine et apportent une rédemption involontaire, inespérée dans certains cas. Il hésite sur le mot « rédemption » qui n’aurait pas toute sa place dans le langage administratif et laïque, par acquit de conscience il ajoute entre parenthèses, en italique, en gras, surligné : lui trouver un synonyme ?! régénération ? rachat ? bon on s’en fout, on verra plus tard…

La réalité se révèle à maintes reprises banalement tragique a-t-il remarqué au cours de sa carrière sans réussir à s’en blaser. Par sa nature passionnante, déroutante, enveloppante, clivante, l’être humain si peu développé, si peu civilisé par endroits peut se briser sur un malentendu, un quiproquo, un mauvais geste, un mauvais moment, une mauvaise passe, un enchaînement qui échappe aux protagonistes sans le savoir, sans le vouloir.

Phil en a vu plus d’un, plus d’une, se faire embarquer dans une sale vie de laquelle il s’en sortira peut-être avec une très faible probabilité. Il posait les questions, écoutait les réponses et entendait : l’incompréhension, le désespoir, la peur, le dégoût, la perversion… selon.

Rares étaient celles et ceux qui avaient épousé leur étrange et dissonante destinée en connaissance de cause.

Au mieux, il pouvait leur éviter le pire en les aidant à se mettre à table.

Se mettre à table.

Bien se tenir. À ces enfants grandis trop vite, comme des herbes folles, mal dégrossis qui tremblaient, pleuraient quand ils réalisaient l’ampleur, l’horreur de leur non-exploit… quand ils le réalisaient.

La seule engeance pour qui il n’a pas d’égard reste celle des trafiquants en tous genres. Ces gangsters issus de tous les milieux, dans tous les domaines, se montrent les plus rétifs à la raison persuadés de vivre une vie exaltante… Tu parles !

Ceux-là le rendent nerveux. Depuis quelque temps, il flaire ceux-ci, les repère aux bruits de leurs moteurs furieux en pleine nuit ou à l’aube à l’heure où blanchit la campagne. Les vrombissements vrillent ses oreilles alertes.

Braves gens, ne dormez pas tranquillement car pendant ce temps ces salauds, les go fast, opèrent en toute impunité (croient-ils), voilà ce qu’il écrit avec rage sur son écran.

Des semaines qu’il les suit d’une oreille experte. Il sait qu’un matin les collègues ne manqueront pas de venir lui rendre visite, histoire de le bousculer dans son exil pavillonnaire pour savoir si, par hasard, il n’aurait pas entendu de drôles de bruits.

Phil n’aura qu’à leur donner les fréquences des allers, les heures, les changements, la puissance des cylindrées et espérer.

© Louise Salmone

https://www.youtube.com/watch?v=lEdJAc1F4GM Glenn Gould joue Haydn – Sonata in D Major, Hob. XVI:42: I. Andante con espressione (Remastered)

14 commentaires sur « 125. Hear fast »

  1. Intéressant votre personnage commissaire « philosophe » qui interroge la nature humaine et nous fait part de ses réflexions par votre intermédiaire. « Ces gangsters issus de tous les milieux, dans tous les domaines, se montrent les plus rétifs à la raison persuadés de vivre une vie exaltante… Tu parles ! ».
    Merci pour ce noiuveau texte.

    Aimé par 1 personne

  2. Un nouveau personnage. Un commissaire- qu,’on accompagnera dans ses reflexions jusqu’au bout de la nuit. Euh, non du billet sans perdre une ligne, pendant qu’il écrit ( on aimerait lire par dessus son epaule), reflechit, attentif aux rumeurs de la ville….
    Merci Louise pour cet agréable moment de lecture ( avant d’eteindre le phone pour dormir). Bonne nuit à vous.

    Aimé par 2 personnes

    1. Votre lecture et vos mots viennent de rendre vivant un personnage, merci beaucoup, vous vivez en ville comme en poésie en harmonie (je fais référence à votre dernier texte Déconnexion) et vous faites bien pour dormir d’éteindre la machine 😉 🙂 Très bonne journée

      Aimé par 1 personne

  3. Au fait… comment se nomme votre commissaire?
    Quelques propositions, loin, très loin, d’être exhaustives!
    Maigret, Navarro, Julie Lescaut, Hercule Poirot, Eliot Ness, Miss Marple, E-François Vidocq, Sherlock Holmes, Jean Baptiste Adamsberg, Nestor Burma, Kurt Wallander, ou même Slim Callaghan et Lemmy Caution?
    Ô zut… j’allais oublier San Antonio!

    Amicalement à vous!

    Aimé par 1 personne

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