137. La voleuse

Depuis environ une heure, elle se tenait sur la chaise le dos bien droit, les pieds et les bras croisés, sans se départir de son air condescendant, imperméable semblait-il à la tension palpable dans la pièce, aux portes qui s’ouvraient et se fermaient à intervalles irréguliers, aux sonneries de téléphone ininterrompues, aux vitupérations ou hurlements des flagrants délits et des innocents. Ce bordel ambiant ne la concernait pas, ni cette vulgarité, ni cette trivialité.

Son mutisme érigé en système de défense, bien qu’elle ne se sentît nullement fautive d’un quelconque écart de conduite, l’isolait aussi de cette soudaine promiscuité incongrue, inconnue.

Le lieutenant attendait que son regard revînt vers lui avant de reprendre et lui répéter que tout le monde gagnerait du temps si elle reconnaissait les faits tant les éléments et les évènements l’accablaient : l’intervention du vigile, l’enregistrement vidéo du magasin, les témoignages, le produit du larcin, là, entre eux. Un juge décidera de la suite à donner puisqu’il y avait dépôt de plainte.

Murée derrière son visage impassible, elle ne comprenait pas, non vraiment pas, comment d’un malheureux malentendu, d’une distraction aux conséquences disproportionnées à ses yeux, d’une étourderie mineure, les choses avaient pu s’envenimer à ce point, d’autant qu’elle disposait et plus encore des moyens financiers pour régler ce carré double en soie à un prix que d’aucuns trouveraient exorbitant en ces lieux, mais légitime quand on connaissait le soin apporté à la sélection de la matière première, le tissage, l’impression, une fabrication locale. Cela valait-il la peine de s’échiner à expliquer ce qui paraissait clair comme de l’eau de roche ?

Sans prévenir, d’un geste négligé, elle lâcha des billets sur le bureau de l’officier de police qui les lui retourna, en lui demandant de signer encore une fois sa déposition dans laquelle elle déclarait ne rien avoir à déclarer.

Les odeurs, les murs repeints à la va-vite, les visages fatigués l’incommodaient. Une crise de panique la menaçait. Elle se souvint d’un rendez-vous, se leva, il lui fit signe de se rasseoir, immédiatement. Le lieutenant lui signifia que son conjoint avait été prévenu et venait la chercher. Elle arbora un sourire crispé puis d’une voix de laquelle perlait l’angoisse admonesta le lieutenant car cela arrivait à tout le monde d’oublier de payer un article, on arrangeait ce différend avec pondération, calme, entre personnes civilisées, sans se faire traiter comme une affreuse délinquante, sans ébruiter outre mesure l’incartade, sans déranger son mari en plein conseil d’administration.

Le lieutenant l’informa que sa réputation désastreuse l’avait précédée, on la savait coutumière des oublis passagers, dans les magasins de luxe de son quartier, son terrain de chasse, parce qu’il n’y avait pas qu’un foulard, il y avait aussi des montres, des bijoux, des chaussures, des robes, jusque-là jamais prise la main dans le sac, mais voilà un jour la roue tourne.

Mais pourquoi donc s’adonnerait-elle à un simple vol à l’étalage avec le haut train de vie qu’elle menait ? Pour se griser sa vie déjà follement remplie ? Pour se donner des frissons de coquine des beaux quartiers ? Elle lui fit remarquer que son hypothèse ne tenait pas debout.

Le lieutenant haussa les épaules, oui possiblement, quoi qu’il en soit les faits parlaient d’eux-mêmes, le juge décidera de la suite à donner.

… Pour une peccadille ? s’étrangla-t-elle.

Une peccadille qui encombre le commissariat avisa le lieutenant, ou un symptôme qu’il conviendrait d’évoquer devant un professionnel que l’on trouve peu dans un commissariat ou autre chose encore… Le juge en décidera.

© Louise Salmone

https://www.youtube.com/watch?v=RlUPyUdShEE Vincent Vallières – Bordel ambiant

18 commentaires sur « 137. La voleuse »

  1. Vous relatez si bien la situation que, dans une autre vie, vous avez certainement été en contact avec la police… peut-être avez-vous un autre patronyme? Julie Lescaut?
    C’est vrai que je ne peux pas vous imaginer dans le rôle de l’accusée…

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  2. une kleptomane !! … 🙂

    … Les personnes atteintes de kleptomanie ne volent pas à des fins personnelles mais simplement pour évacuer la tension de plus en plus présente si elles n’agissent pas. Leurs pulsions sont accompagnées de tensions, d’angoisses qui laissent place à l’euphorie une fois l’objet volé. Mais le soulagement ne sera que de courte durée car un sentiment de honte va rapidement prendre le dessus. Le vol se produit généralement spontanément, sans planification, dans les magasins, supermarchés, lieux publics, voire chez des amis. Les objets volés sont, la plupart du temps, sans valeur commerciale et sans utilité pour la personne kleptomane, c’est d’ailleurs souvent la façon de différencier les kleptomanes des voleurs…

    article entier ici

    Aimé par 1 personne

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