142. Iconique

Le panneau d’information indiqua un retard du prochain tramway d’une dizaine de minutes. Sonji soupira, que faire d’autre ? elle arriverait en retard voilà tout, pour la troisième fois cette semaine, aura une retenue sur salaire même si la situation se vérifiait indépendante de sa volonté ; la direction ne voulait rien entendre, fallait prendre en compte toutes les « vicissitudes » du parcours, tu parles d’un mot « vicissitude » se dit-elle, et anticiper en conséquence de cause.

Savaient pas de quoi ils parlaient.

Sonji se replongea dans la lecture de son mensuel politique, très mal vu à l’atelier mais bon personne ne souhaitait s’opposer de front à la vieille garde, puis releva la tête en entendant des grincements de roues sur la voie d’en face. Un tramway s’arrêta, en descendit un prestataire privé attribué aux changements des visuels publicitaires, puis repartit.

Elle s’étonnait toujours qu’à cette station personne d’autre n’en sorte ou n’y monte, en dehors des ceusses qui habitaient le coin, alors qu’une nouvelle usine pharmaceutique qui réceptionnait ce qui arrivait par containers de l’autre bout du monde et ne fabriquait rien donc, présentée abusivement comme une relocalisation, se dressait flambant neuve. On avait même rasé le campement des nomades pour leur faire de la place.

Le prestataire traversa les voies et commença à placer les nouvelles affiches dans les caissons destinés à cet effet. Sonji ne s’en préoccupa pas jusqu’à ce qu’il s’installe à ses côtés et l’oblige à cohabiter avec la photo retouchée d’une star hollywoodienne maigrichonne pour une eau de parfum iconique comme c’est écrit.

Dans l’environnement bétonné de la station de tramway, la brillance, l’artifice et la fausse promesse de l’affiche juraient. D’autant que personne par ici ne portait de telles fragrances qui font froncer les narines.

Sonji détailla la réclame et scruta les expressions de satisfaction de l’égérie à qui on faisait vanter une « philosophie de vie » en surimpression, si on peut appeler philosophie la phrase toute faite passe-partout et qui n’a pas vraiment de rapport avec une eau de parfum.

Elle resta de longues minutes à reluquer la maigrichonne sans lui trouver un quelconque intérêt en se disant qu’elle allait devoir se fader la binette retouchée de ladite star pendant, au minimum, dix jours et à l’idée de passer un temps non désiré en sa présence visuelle si un retard de tramway les y contraignait, et cela ne manquera pas, son sang ne fit qu’un tour.

Elle avisa une grosse pierre entre les deux voies qu’elle rapporta pour la balancer sur la vitre du caisson qui vola en éclats avant de prendre l’affiche, la déchirer et la jeter à la poubelle.

Personne sur le quai ne trouva à y redire et le tramway surgit sur ces entrefaites.

© Louise Salmone

https://www.youtube.com/watch?v=xtaxdzmoVCk Brian McKnight & Diana king – When We Were Kings

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