144. Snif

Giang Long attendait sans impatience devant le cinéma dont les portes ouvriraient dans… il consulta une nouvelle fois sa montre… dix minutes tout en buvant un café trop chaud qui lui brûla les lèvres avant d’être recraché sur le haut de sa valise format familial. Pas de mouchoir pour essuyer les taches marronnasses près de la poignée. Une femme qui se détourna des horaires de films qu’elle consultait lui en tendit un sans lui demander son avis. Ils se sourirent. Elle devait avoir l’âge de sa mère.

D’autres femmes, âgées également, qui ne se connaissaient pas de toute évidence se présentèrent en même temps, une pure coïncidence, devant les portes fermées de la première séance de la journée.

De l’autre côté de la porte vitrée, un employé semblait compter les pop-corns qu’il sortait d’un énorme sac à main nue : Pourvu qu’elle soit propre, pensa Giang Long.

La même main vint enfin ouvrir les portes et ce petit monde se précipita devant le guichet pour acheter sa place.

Avec sa valise pas pratique à manipuler, Giang Long demanda une place pour la salle avec le moins de marches. L’employé lui tendit un billet pour la 3, au bout du couloir à droite.

Une fois dans la salle, il s’arrangea pour coincer son énorme valise entre deux rangées et prit place à ses côtés.

La plupart des femmes venaient voir aussi ce film au sujet duquel il ignorait tout.

C’était plutôt une manière de passer le temps, d’attendre un moment propice pour il ne savait plus quoi à dire vrai, mais qu’importe. Là, au chaud, il allait pendant un instant, au moins deux bonnes heures, oublier ce qui l’avait amené à entrer dans le premier cinéma venu.

La femme au mouchoir tendu entra à son tour et s’installa deux rangées devant.

Après un déluge de bandes-annonces qui l’amusèrent, l’attristèrent, l’emportèrent, l’inquiétèrent, sans qu’il pût se décider sur l’intérêt d’un des sujets présentés, le film commença.

Dès les premières images, il découvrit l’histoire de deux enfants, amis, qui allaient au-devant de problèmes ; le réalisateur-scénariste n’avait pas cherché à créer un quelconque suspense, les évènements s’enchaînaient de mal en pis, mais opérait un focus psychologique ininterrompu, à la maladresse émouvante – à l’instar de ces deux enfants – et trop puissante pour Giang Long qui s’accrocha à la poignée de son encombrante et pesante valise, des larmes coulèrent le long de ses joues, avec lenteur, et bientôt il lui fut impossible de contenir le flot qui le submergeait. Le film n’avait rien à voir avec son chagrin, la valise oui. Mais à qui pouvait-il le dire en pleine séance de cinéma ?

Alors il pleura du mieux qu’il put, sans déranger personne, à renifler avec plus ou moins de discrétion, la gorge serrée par les sanglots, à suivre la dérive de ces deux enfants, amis, dont les chemins se séparaient irrémédiablement jusqu’à la rupture définitive, là il ne fut plus possible de cacher sa peine et sans l’intervention de la dame deux rangées devant, qui lui fit parvenir des mouchoirs salvateurs, il aurait gâché la séance à tout ce petit monde de femmes âgées qui lui faisait tant penser à sa mère.

© Louise Salmone

https://www.youtube.com/watch?v=T4fXGopN2bw The Jazz Crusaders – Put it where you want it

20 commentaires sur « 144. Snif »

  1. Pour rester dans le domaine du cinéma que je ne connais plus depuis passé 55 ans (oui, dernier film en 1968!) je me réjouissais de voir où allait nous emmener ce ‘suspens’ en nous donnant une explication sur la présence cette énorme valise… Bah, non! Serait-ce un film à épisodes? Dois-je attendre « Snif, le retour »?
    Merci Louise de nous forcer à animer nos petites cellules grises…

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  2. Quand un texte est en soi un plaisir à lire… Le vôtre en est un… Quand les mots dessinent les sentiments, le lecteur se plait à les ressentir… Il sourit alors que les mot pleurent…

    Bravo pour cet autre texte touchant et captivant.

    Aimé par 1 personne

  3. Commentaire tardif, mais l’enquête a été longue ! En fait il s’agit de la valise en carton de Linda de Suza, décédée ce jour. Par contre, elle n’est pas dedans. Dieu ait son âme, et condoléances !

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