146. Voisinage

L’inspiration se pavane dans l’air ambiant, volage comme le voisin du quatrième, exigeante et perfectionniste comme le gardien de l’immeuble, insaisissable comme le couple de baroudeurs du dernier étage, se matérialise dans un silence recueilli ou dans la bourrasque d’une fureur de sons ; pour sa part, Aubépine tout en jeunesse effrontée et invincible a besoin d’une absence quasi-totale de bruits, ce qui relève de l’impossible, tout le monde en conviendrait. Elle a appris à s’accommoder à toutes sortes de tumulte, d’agitation, parfois de tohu-bohu pour saisir entre deux déflagrations le soupir qui permet de laisser apparaître une veine dans laquelle tremper une plume suave pour coucher ensuite sur une partition des notes germées que jamais elle ne murmure et qui s’entendront uniquement dans le studio d’enregistrement à l’autre bout de la ville. Aubépine n’a pas les moyens d’insonoriser son vieil appartement, il lui reste par conséquent l’immense espace de son esprit pour composer. 

Jour comme nuit, elle traque ces moments insolites de silence absolu, cette rareté à profusion pour qui sait y prêter attention, afin de parvenir à entendre ce qui se chante en elle ; le jour, au milieu d’un carrefour et d’un trafic nerveux, ou entre la radio de la voisine d’en face et le moteur de l’aspirateur, un moment subit de grâce peut surgir et étreindre le chaos qui s’éteint pour laisser poindre une brillance ; la nuit, quand la ville s’endort enfin, aux premières lueurs de l’aube, le silence frôle la perfection, et là trouve-t-elle meilleur souffle.

Aussi ne comprend-elle pas pourquoi, de jour comme de nuit, la voisine du dessus s’obstine, sans raison aucune, à marcher sur le parquet avec ses talons ou à traîner ses meubles, pourquoi pas tout simplement les soulever ?, brisant net l’émergence d’un air ; Aubépine pour ne pas se laisser distraire lâche de jour un tonitruant Chut, s’il vous plaît, merci, et de nuit d’une faible voix qu’elle souhaite audible Oh non ce n’est pas possible, mais rien n’y fait, le lendemain, le sale petit manège se reproduit.

Si bien qu’elle doit se résoudre à l’impensable pour elle : aller sonner chez la voisine insomniaque et tapageuse pour lui demander de la mettre en veilleuse alors qu’il lui paraît couler de source que l’habitat collectif demande une prise en compte obligatoire des uns et des autres en plus de soi-même.

Elle reporte toujours au lendemain cette ennuyeuse mission avec l’espoir secret que la voisine du dessus devinerait, à la longue, qu’elle gêne… Que nenni !

Jusqu’à ce matin où, à deux mesures de la fin d’un nouveau morceau, un fracas épouvantable au-dessus de sa tête fait voler en éclats une inspiration poussive et fragile, trop c’est trop !, et l’oblige à monter interloquée, ulcérée, chez ladite voisine.

Aubépine toque à la porte plusieurs fois avant qu’une femme d’entre deux âges au corps chétif vienne lui ouvrir avec de grands yeux étonnés et cernés, sous sa chevelure blanchie, et d’une voix aigre glapit C’est pourquoi ?

Si cette femme à son âge ne réalise pas qu’il faut un tant soit peu prendre conscience de son environnement et des autres, cohabiter d’une manière harmonieuse, s’y essayer au moins,  sans se figurer seule au monde, Aubépine ne peut rien pour elle… et reste clouée sur le paillasson sans voix, attristée par ce petit bout de femme avant de faire demi-tour, toujours sans un mot et regagner son appartement.

Elle devra faire avec.

© Louise Salmone

https://www.youtube.com/watch?v=PBmH9DZN-eE La strada – film de Federico Fellini – musique de Nino Rota

18 commentaires sur « 146. Voisinage »

  1. Allez Aubépine, courage, ne te laisse pas impressionner par « cette femme d’entre deux âges au corps chétif ». Remonte vite lui dire pourquoi tu as frappé à sa porte…
    De tout coeur avec toi, le bruit est insupportable. Silence !
    O*

    Aimé par 1 personne

  2. Très bon texte qui me conforte dans le bonheur de n’avoir jamais eu à subir ce genre de ‘cohabitation’.
    Bonne fin de semaine avec d’amicales salutations du bord de la Méditerranée!
    P.S. Même notre petit camping-car est plus calme que de vivre en ville…

    Aimé par 1 personne

  3. Il me semble qu’Églantine, euh… Aubépine, a tourné les talons bien vite! Elle aurait peut-être vu l’ombre de la silhouette de l’autre occupant: format armoire à glace, comme on dit ici. 😅😇
    Merci pour le plaisir de lecture, Louise!

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